Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lors d’un meeting à Limoges, le 14 octobre 2015. | NICOLAS TUCAT / AFP

Toujours loin de l’exercice du pouvoir, les responsables de la droite observent avec attention la crise sociale qui secoue le pays et malmène l’exécutif socialiste. « Chienlit », « réquisitions », « laxisme »… A longueur d’interventions et à grand renfort de termes anxiogènes, ils soulignent la faiblesse de l’exécutif actuel. Et ils se sentent obligés d’établir la comparaison entre la gestion de la crise du printemps 2016 et la façon dont eux ont fait face aux mouvements sociaux lors de leur passage au pouvoir. Souvent en embellissant le passé et en promettant des lendemains qui chantent.

  • Pas de pagaille en 2010 ?

Lors d’une matinée de travail du parti Les Républicains sur la protection sociale, la santé et la famille, mercredi 25 mai, Nicolas Sarkozy a évoqué le climat social actuel : « Vous connaissez le proverbe : “Quand je m’ausculte, je m’inquiète. Quand je me compare, je me rassure” », a déclaré l’ancien président de la République au moment où il se félicitait d’avoir mené à son terme la réforme des retraites en 2010 : « A l’époque, il n’y a pas eu de pagaille, pas de violences, pas de 49.3. Aujourd’hui, la loi El Khomri, ce n’est rien. Et grâce à ce rien, on a le 49.3 et l’anarchie. »

Premier ministre à l’époque et rival de M. Sarkozy aujourd’hui, François Fillon, député Les Républicains de Paris, a employé le même argumentaire. « En 2010, mon gouvernement a dû gérer le blocage des dépôts et raffineries. Nous y avons fait face sans trembler, en faisant lever les barrages par la police et en utilisant l’arme de la réquisition des salariés grévistes. L’enjeu était autrement plus crucial que la modeste loi El Khomri », a écrit le candidat à la primaire dans un mail à ses sympathisants.

S’il est vrai que la réforme des retraites avait été menée jusqu’au bout et que des réquisitions de salariés avaient eu lieu, entraînant une condamnation de l’Organisation internationale du travail, les souvenirs de l’ancien couple exécutif sont biaisés. Cette réforme avait déclenché huit journées de manifestations partout dans le pays, auxquelles ont participé jusqu’à 1,12 million de personnes selon la police (le 7 septembre 2010). Et M. Sarkozy avait dû lui aussi gérer une « pagaille » puisque 2 254 « casseurs » avaient été interpellés et 72 policiers blessés, selon un bilan de l’AFP publié le 26 octobre 2010 et rappelé dans un article du Monde.fr.

  • Le blocage du pays en 1995

En matière d’atténuation de l’histoire, Alain Juppé n’est pas en reste. « En 1995, je n’ai pas reculé sur tout devant la rue. J’ai fait toutes les réformes que j’avais annoncées, sauf une. La réforme de l’assurance-maladie a été intégralement réalisée. Libé titrait en janvier 1996 : “Que reste-t-il du plan Juppé ? Presque tout” », s’est félicité a posteriori le candidat à la primaire le 18 mai, lors du Club de l’économie du Monde. Depuis son annonce de candidature en août 2014, l’ancien premier ministre est régulièrement interpellé sur ce sujet. En admettant avoir voulu trop en faire – « J’ai appris la doctrine de la goutte d’eau : il ne faut pas faire déborder le vase en voulant trop en faire », dans Le Monde du 26 août 2015 –, le maire Les Républicains de Bordeaux essaye à chaque fois de souligner ce qu’il a réussi à réformer plutôt que la situation de conflit qu’il a créée à l’époque. Du 24 novembre au 15 décembre 1995, date de retrait du projet de réforme des retraites, les manifestations et les grèves généralisées dans les services publics avaient entraîné un blocage du pays jamais vu depuis Mai 68.

Ces plongées dans le passé récent servent donc à la droite d’abord à attaquer François Hollande, un président en perte d’autorité qui paierait, selon eux, les mensonges de sa campagne électorale. Mais elles sont aussi à analyser dans le contexte de la pré-campagne qui animé l’opposition à moins de six mois de la primaire. M. Sarkozy se sert souvent de 2010 pour critiquer implicitement son principal rival M. Juppé. « En 1995, j’ai regretté que les textes aient été retirés. C’est d’ailleurs ce qui m’a conduit à ne jamais reculer sur une réforme quand j’étais président de la République », a-t-il estimé lors d’un entretien au Monde le 9 mars.

  • La bataille des méthodes de gouvernement

S’ils se servent du passé pour exister dans l’actualité, les candidats en profitent aussi pour vendre leur future méthode de gouvernement. Car ils se sont tous lancés dans une surenchère de propositions plus libérales que la loi El Khomri et, vu le climat social du pays, un doute existe sur leur capacité à appliquer leur programme. En matière de travail, François Fillon et Bruno Le Maire vont jusqu’à prôner de ne garder que les normes fondamentales dans le code du travail, ramenant tout le reste aux accords d’entreprises. Alain Juppé veut lui créer un CDI à la carte adaptable aux besoins de l’entreprise. De quoi enflammer la fin de l’année 2017 ? A écouter les différents candidats, leur attitude lors de la campagne présidentielle et le mandat donné par les Français suffire à tuer dans l’œuf la grogne sociale. M. Sarkozy a réactivé lors de nombreuses interventions son « Tout dire avant pour tout faire après » et M. Juppé affirme avoir tiré les leçons de 1995. « Toute la presse a interprété les mesures que j’ai prises dans l’été 1995 comme un virage par rapport à ce qui avait été annoncé, d’où le sentiment, peut-être, de trahison qui a pu être ressenti par certains. »

Au-delà de cette promesse de la sincérité pré-électorale qui ne leur coûte rien, les différents candidats veulent passer aller vite et même passer outre la période de négociations entre les partenaires sociaux. Comme Jean-François Copé et François Fillon, Bruno Le Maire veut ainsi réformer par ordonnances sur le marché du travail, sur l’autorité de l’Etat ou encore sur la solidarité. « Sitôt qu’on est élu, qu’est-ce qu’on fait ? On ouvre de grandes consultations sociales (…), on confie la négociation aux partenaires sociaux, aux syndicats, et puis six mois plus tard on (…) s’aperçoit qu’il n’y a rien à négocier, qu’on n’est d’accord sur rien, et on a perdu six mois. (…) Je suis prêt à discuter, je suis prêt à dialoguer, je ne suis pas prêt à négocier », a promis le député de l’Eure sur Radio Classique, le 18 avril. Reste à savoir comment la rue réagira, un paramètre beaucoup plus difficile à maîtriser que les promesses de campagne.