Le président de la FIFA, Gianni Infantino, le 13 mai, à Mexico. | HENRY ROMERO / REUTERS

« La crise est terminée. » Le 13 mai, lors du 66e congrès de l’instance à Mexico, le Suisse Gianni Infantino avait promis aux 211 associations nationales membres de la Fédération internationale de football (FIFA) que le temps des scandales de corruption à répétition était révolu. Elu le 26 février à la présidence de l’institution, l’ex-secrétaire général de l’UEFA et successeur de Sepp Blatter n’aura guère connu d’état de grâce alors qu’il fêtera, le 5 juin, son centième jour sur le trône.

Lundi 30 mai, le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung a publié la retranscription d’écoutes qui s’avèrent compromettantes pour le dirigeant helvétique. Elles révèlent les échanges tenus par Gianni Infantino et plusieurs membres du gouvernement, rebaptisé « conseil », de la FIFA lors de réunions organisées avant le congrès. Ces discussions ont eu lieu avant la démission le 14 mai du Suisso-Italien Domenico Scala, patron du comité d’audit et de conformité depuis 2013, chargé de veiller à ce que l’organisation respecte bien ses règlements.

A l’origine du vent de réformes qui souffle depuis peu sur la FIFA, M. Scala avait bruyamment claqué la porte après l’adoption par le congrès d’un amendement en vertu duquel le conseil a le pouvoir, jusqu’en mai 2017, de nommer et destituer les membres des organes juridictionnels (comité d’audit et de conformité, comité d’éthique, comité des recours notamment) de l’instance. Dans un communiqué, il avait déploré cet amendement qui « ébranle un pilier central de la bonne gouvernance de la FIFA » et prive « les comités de leur indépendance ». Dans un communiqué, la Fédération avait regretté que le démissionnaire « ait mal interprété le but de la décision du congrès ». Une version confirmée au Monde par les communicants de l’instance.

Un « complot »

Or, écoutes et documents à l’appui, le Frankfurter Allgemeine évoque un « complot » contre M. Scala, par ailleurs président de la commission des rétributions et du comité électoral de la FIFA. Lors d’une réunion, Infantino a ainsi évoqué sa situation salariale. « Aujourd’hui, je n’ai pas de contrat avec la FIFA, a ainsi assuré le président de l’instance devant les membres du conseil. Je n’ai pas signé le contrat qui m’a été proposé par le président du comité d’audit et de conformité. Je n’ai pas accepté cette proposition. C’était une proposition que j’ai trouvée insultante. »

Ironiquement, Infantino a indiqué aux membres du conseil qu’il allait « peut-être devoir demander » à l’un d’entre eux « un prêt ». Ces déclarations renvoient aux explications récemment fournies au Monde par le criminologue suisse Mark Pieth, ex-patron du comité chargé de réformer la FIFA (2011-2013), à la suite de la démission de Domenico Scala.

« Scala était aussi le chef du comité des rémunérations de la FIFA. Avant même l’élection d’Infantino le 26 février, il a pris des décisions concernant le salaire du président. Son salaire annuel est de 2 millions de francs suisses [1,8 million d’euros], confiait M. Pieth. Et le bonus est réservé au secrétaire général [qui est mieux rémunéré que le président]. Cette décision a été pour Infantino tellement inacceptable qu’il voulait se libérer de Scala afin d’avoir quelqu’un qui est plutôt son ami. C’est comme s’il disait : “Vous ne me donnez pas ce que Blatter gagnait [3,6 millions de francs suisses, soit 3,25 millions d’euros en 2015] alors je vais casser la réforme.” » « Le salaire de Blatter ne doit pas être un critère », a asséné Reinhard Grindel, le patron de la Fédération allemande, dans les colonnes du Frankfuter Allgemeine.

Selon les écoutes révélées par le FAZ, Infantino a également notifié aux membres du conseil l’existence d’une « plainte » déposée contre lui par Scala auprès de la chambre d’instruction du comité d’éthique. « Sur la base du fait que je n’ai pas de salaire et que je recherche, ou que ma femme recherche une maison à Zurich, et donc comment puis-je me permettre d’acheter une maison. Une maison chère apparemment (…), c’est une maison à 25 millions. Un non-sens complet. Et si je n’ai pas de salaire et que je veux acheter une maison à 25 millions, il y a une suspicion de corruption ou de blanchiment d’argent, ou quelque chose d’autre », a ainsi détaillé le président de la FIFA.

« Tout droit à la poubelle »

Infantino a par ailleurs indiqué que son compatriote Cornel Borbely, président de la chambre d’instruction du comité d’éthique, lui avait dit que cette plainte allait « tout droit à la poubelle ». « Il n’y a pas d’enquête, a ajouté le dirigeant, il n’y a rien» Concernant la situation de Domenico Scala, le patron du foot mondial a évoqué l’idée de faire voter une motion de défiance à son encontre lors du congrès. « Nous voyons si c’est possible qu’il démissionne. S’il ne le fait pas, nous demanderons aux délégués que cette question soit posée devant le congrès », a insisté Infantino, qui a assuré qu’il optait davantage pour une « décision démocratique ». « Je pense que c’est mieux si cela vient du congrès que si cela vient du conseil dans une ou deux semaines », a poursuivi le président de la FIFA avant de demander aux membres de conseil leur préférence.

Vice-président de la Fédération, l’Anglais David Gill a alors pris la parole, s’offusquant des procédés d’Infantino. « Quelles raisons allons-nous donner ? (…) Pour quelle raison ? (…) C’est une situation impensable que je ne pense pas nous voulons créer aujourd’hui », a-t-il protesté. « Nous avons besoin de faits, nous ne pouvons pas opérer de cette façon, a renchéri l’Américain Sunil Gulati, également membre du conseil et allié d’Infantino. Nous ne pouvons pas virer quelqu’un sans des documents et des faits. » Le patron du foot mondial finira par opter pour le vote d’un amendement par le congrès.

Gianni Infantino et Markus Kattner, le 26 février, à Zurich. | FABRICE COFFRINI / AFP

Les documents présentés par le FAZ placent le nouveau dirigeant de la FIFA dans une situation délicate près de deux mois après que son patronyme et celui de son ancien patron Michel Platini ont été cités dans les révélations des « Panama papers ». Cette affaire intervient alors qu’Infantino vient de faire nommer par le congrès la Sénégalaise Fatma Samoura, cadre aux Nations unies, au poste de secrétaire générale. Le 23 mai, la FIFA a par ailleurs annoncé le limogeage de l’Allemand Markus Kattner, ex-numéro deux par intérim et directeur financier de l’instance pour des bonus de plusieurs millions de dollars qu’il aurait indûment touchés.

« Tout cela donne d’Infantino l’image d’un homme vénal », assure-t-on aux portes de la FIFA alors que l’institution a promis au Monde que son président communiquerait en toute transparence sur ses rémunérations. « Tout ça en trois mois relève de l’exploit », glisse, sardonique, un fin connaisseur des instances internationales du foot. « Ces informations sont infondées », avait, pour sa part, déclaré la FIFA avant… la publication des écoutes par le FAZ.