Un rassemblement en mémoire d’Adama Traoré, à Beaumont-sur-Oise, le 22 juillet 2016. | THOMAS SAMSON / AFP

C’est un témoignage important. Et il met à mal le récit des gendarmes dans l’enquête sur la mort d’Adama Traoré, ce jeune homme de 24 ans décédé dans le cadre d’une interpellation entre les communes de Beaumont-sur-Oise et de Persan, dans le Val-d’Oise, le 19 juillet.

Ainsi que l’a révélé l’émission « Quotidien » sur la chaîne TMC, mardi 13 septembre, un sapeur-pompier volontaire intervenu dans la caserne de gendarmerie pour tenter de réanimer Adama Traore a constaté que, malgré le malaise du jeune homme, il n’avait pas été placé en position latérale de sécurité (PLS).

« Quand j’arrive sur la victime, il y a du monde autour mais personne ne s’en occupe », précise le pompier lors de son audition, le 2 août, par l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), chargée de l’enquête sur le décès d’Adama Traoré, et que Le Monde a pu consulter. « La victime se trouve sur le ventre, face contre terre », poursuit-il. Cette description est contradictoire avec le récit des gendarmes.

« J’ai du mal à respirer »

Le 19 juillet, trois d’entre eux ont procédé à l’interpellation d’Adama Traoré. Au cours de cette arrestation, les militaires ont procédé à un plaquage ventral pour pouvoir menotter Adama Traoré. Il aurait à ce moment-là indiqué : « J’ai du mal à respirer », d’après l’un des gendarmes auditionnés, et dont la version est confirmée par ses collègues.

C’est lors de son transfert en voiture qu’il aurait fait un malaise. En arrivant à la caserne de gendarmerie de Persan, « sa tête se met à pencher en avant comme quelqu’un qui est en train de s’endormir », rapporte un des trois gendarmes. Puis « il semble inconscient, il ne bouge pas du tout ». Un de ses collègues ajoute : « Il a une perte de tonus musculaire. Il ne tient pas debout. Nous le sortons à deux. » Un des militaires précise aussi : « Nous le mettons immédiatement en PLS. » Un autre corrobore : « Nous le mettons au sol, en PLS sur le côté droit. »

Pourtant, le sapeur-pompier, qui exerce depuis vingt-sept ans au centre de Persan et qui est chef d’équipe ce jour-là, est catégorique et répète qu’à son arrivée Adama Traoré « se trouve face contre terre, sur le ventre, mains dans le dos menottées. Il est sur un sol qui est une petite place de béton en extérieur dans la cour de la brigade ».

Alors que les enquêteurs de l’IGGN lui font remarquer que son récit contredit la version des gendarmes, le pompier souligne : « Il est possible qu’il ait pu tomber s’il a été mis en PLS » car « c’est impossible de tenir sur le côté avec les mains dans le dos menottées ».

Adama Traoré est toujours entravé lorsque les pompiers arrivent pour lui porter secours. Et la raison tient peut-être au fait que les gendarmes s’imaginent que le jeune homme feint le malaise. C’est ce qu’un gendarme explique aux pompiers, « que la victime simulait et que c’était quelqu’un de très violent ».

Le pompier demande malgré tout à ce que les menottes soient retirées. « Ce gendarme me répète que cet individu est violent et qu’il simule. Je constate que la victime n’a plus de ventilation. Je redemande au gendarme une seconde fois de retirer les menottes afin de commencer un massage cardiaque. » Il s’exécute enfin.

Lors de son audition, l’un des militaires reconnaît : « Nous n’étions pas encore sûrs qu’il était vraiment inconscient et qu’il ne simulait pas. » C’est sûrement ce qui explique aussi le peu de mobilisation des militaires avant l’arrivée des pompiers. L’IGGN les interroge à ce propos : « Est-ce que vous entamez des gestes de secours tel qu’un massage cardiaque ? » La réponse est négative.

« Il a un pouls, il respire, nous ne détectons aucune anomalie qui nécessite des gestes de premiers secours. » A leur arrivée, les pompiers ne détecteront aucun pouls. Et le cœur d’Adama Traoré n’est jamais reparti.

Aux enquêteurs de l’IGGN qui lui demandent s’il veut ajouter quelque chose, le sapeur-pompier se souvient : « Je sais que les gendarmes, avant de prévenir la famille, ont dit qu’ils devaient prévenir les renforts car cela allait partir en cacahuètes. » Cette fois, ils ne s’y sont pas trompés.

Le procureur de Pontoise muté

Yves Jannier, le procureur de la République dont les omissions répétées au sujet des conditions du décès d’Adama Traoré, le 19 juillet à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise), ont contribué à envenimer l’affaire, devrait prochainement quitter son poste. La chancellerie vient de soumettre sa nomination comme avocat général à Paris à l’avis du Conseil supérieur de la magistrature. En termes d’évolution de carrière, ce poste est équivalent à celui qu’il quitte, et ne traduit donc pas une promotion.

En réalité, cette demande de mutation a été faite à l’initiative de M. Jannier lui-même, avant l’affaire Traoré. Mais elle arrive à point nommé alors que cette affaire a empoisonné le tribunal de Pontoise cet été et provoqué des mouvements de protestation. Le procureur de Pontoise avait systématique omis, dans sa communication à la presse, les incertitudes des médecins légistes sur les causes de l’asphyxie ayant entraîné la mort de cet homme de 24 ans. M. Jannier s’était même avancé en laissant entendre que l’« infection très grave » dont il était affecté était responsable d’un « malaise cardiaque ». Une hypothèse que les rapports d’autopsie en possession du procureur n’évoquaient pas.

Pour quelle raison alors M. Jannier quitte-t-il un poste au bout de quatre ans alors qu’il y avait été nommé pour sept ans ? Selon plusieurs sources, des « problèmes de management » perturbaient le fonctionnement du parquet de Pontoise. Certains évoquent des « questions relationnelles », tandis que d’autres pointent un « zèle sélectif » selon les dossiers. Contacté, M. Jannier n’a pas répondu à nos questions.