Isabelle Attard, en octobre, dans sa permanence de députée, à Bayeux, en Normandie. | Frédéric Grimaud/divergence-images.com pour M Le magazine du Monde

Rien de rien. Pas un SMS, pas un coup de fil, encore moins de petite tape complice dans le dos. Pas un signe, qu’il soit d’encouragement ou de réprobation. Ni de ses collègues députés, ni de Matignon, ni de l’Élysée. Le grand silence. À propos de son coup d’éclat à l’Assemblée nationale, le 11 octobre, Isabelle Attard raconte avoir d’abord été frappée par le calme qui régnait dans l’Hémicycle lors de sa prise de parole. « Ils étaient sidérés. » Puis par l’absence de réactions, après. « C’est comme si ce silence me disait : “ça ne se fait pas.” Mais qu’on me dise comment faire, alors… », demande-t-elle, se réjouissant en revanche des nombreuses réactions positives sur les réseaux sociaux.

Rembobinons la bande de cette scène, inédite à l’Assemblée nationale. Ce 11 octobre, la séance de questions au gouvernement roule bon train, carburant à l’ordinaire. Puis la plupart des députés s’en vont. La poignée qui reste passe à l’examen de la loi de protection de la montagne, portée par Jean-Michel Baylet. Isabelle Attard profite de cette occasion pour interpeller le ministre de l’aménagement du territoire sur une affaire remontant à 2002. Voix haute et claire, elle évoque une soirée où le propriétaire du groupe La Dépêche du Midi, alors sénateur, aurait « frappé à plusieurs reprises » son assistante parlementaire de l’époque, contrainte de « rédiger une lettre de démission », puis mise à la porte « entièrement dévêtue ». Cette dernière a ensuite porté plainte à la gendarmerie.

11 octobre 2016 : Isabelle Attard apostrophe Jean-Michel Baylet l’Assemblée nationale

Une députée accuse Jean-Michel Baylet d’avoir frappé une collaboratrice
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Face à cette charge inattendue, Jean-Michel Baylet reste plutôt stoïque. « On peut tout romancer, mais il y a eu une instruction judiciaire dans cette affaire et elle a été classée sans suite », réplique-t-il. Une version immédiatement contestée par la députée, qui évoque une « transaction secrète » passée avec sa collaboratrice pour « acheter » son silence. Cet accord ne permet pas, cependant, d’expliquer à lui seul pourquoi le parquet de Montauban a classé l’affaire, une décision qui appartient au procureur.

Une démarche qui se veut « éthique »

Quelques jours plus tard, pour nous expliquer l’ensemble de sa démarche, Isabelle Attard nous reçoit dans sa permanence de députée de Bayeux (Calvados), un hôtel particulier qui fut la résidence du secrétaire particulier de l’ancien président poète du Sénégal, Léopold Sédar Senghor. L’affaire qu’elle a exhumée à l’Assemblée a déjà, en réalité, fait l’objet de plusieurs articles. Paris Match ouvre le bal en 2003, sans nommer Jean-Michel Baylet. France-Soir, à son tour, raconte l’histoire en 2006 : après publication de l’article, le journal est condamné pour « atteinte à la vie privée ». « Mais Jean-Michel Baylet, qui connaît le droit de la presse, n’a pas contesté les faits, il n’a pas attaqué en diffamation », pointe Isabelle Attard. En mars 2016, enfin, après la nomination de Jean-Michel Baylet en tant que ministre, le site BuzzFeed révèle l’existence de la transaction entre le patron de presse et son ancienne assistante parlementaire. Sans être attaqué en diffamation.

« Comment un homme qui a battu son attachée parlementaire peut-il être ministre, alors qu’on a promis la République exemplaire ? »

Pourquoi avoir décidé de ressortir ce cadavre du placard, quatorze ans après les faits ? Isabelle Attard fait partie des femmes qui ont porté plainte en juin contre le député écologiste Denis Baupin, pour harcèlement sexuel. « À ce moment-là, beaucoup de gens nous ont contactées. C’est là que j’ai eu connaissance de cette affaire. Je ne comprends pas qu’on ait pu nommer Jean-Michel Baylet au gouvernement. Je me fiche qu’un accord ait été trouvé. Ma démarche est éthique. Comment un homme qui a battu son attachée parlementaire peut-il être ministre, alors qu’on a promis la République exemplaire ? » Le fait que le parquet de Montauban ait classé l’affaire n’est, pour elle, pas décisif. « Contrairement à ce que dit Baylet, il n’y a pas eu d’instruction judiciaire, pointe-t-elle. L’histoire a été enterrée. »

Jean-Michel Baylet, ministre de l’aménagement du territoire, conteste les accusations d’Isabelle Attard. | Nicolas Messyasz/hanslucas.com

« Elle est très courageuse », la soutient Sandrine Rousseau, secrétaire nationale adjointe d’Europe écologie-Les Verts (EELV) et plaignante comme elle dans l’affaire Baupin. En « off », à l’inverse, des députés trouvent sa démarche « incongrue », voire « inappropriée », si longtemps après les faits.

Élue dans le Calvados depuis 2012, Isabelle Attard est une députée atypique. Écolo depuis 2001, cette ancienne directrice des Musées de la tapisserie, à Bayeux, et du Débarquement d’Utah Beach, dans la Manche, a profité de la vague rose pour se faire élire, en 2012, avec l’investiture d’EELV et du PS, dans une circonscription où droite et gauche avançaient divisées. Elle a ensuite claqué la porte d’EELV, en 2013, pour rejoindre Nouvelle Donne, où elle promeut sans succès l’idée d’un rapprochement avec Jean-Luc Mélenchon. Avant de quitter ce parti en 2015. Elle siège alors en tant que « non-inscrite » au Palais Bourbon. Électron libre à la gauche de la galaxie écolo, elle arbore un pin’s « Stop l’état d’urgence », l’un de ses sujets de prédilection.

Une voix contestée

Ses fréquentes prises de position ont fait d’elle une voix qui porte, mais donnent aussi du grain à moudre à ses contempteurs. « Ses électeurs ne la comprennent plus : elle change tout le temps de parti. Et elle préfère la com’ aux problèmes de sa circonscription », raille ainsi son opposant Cédric Nouvelot (LR) dans le Calvados.

La sensibilité d’Isabelle Attard sur les sujets d’éthique, explique-t-elle, vient de ses huit années passées en Suède, entre 20 et 28 ans. « J’étais là-bas lors de l’“affaire Toblerone”, où une ministre avait dû démissionner après avoir acheté du chocolat avec sa carte bancaire de fonction. Ça marque… Et c’est en France, à 42 ans, que j’ai découvert la discrimination sexuelle et le harcèlement, quand je suis entrée en politique », raconte-t-elle. Son intransigeance tous azimuts a laissé d’elle un souvenir mitigé à Nouvelle Donne, où un ancien ami évoque « un bulldozer ». Elle n’entend d’ailleurs pas, concernant Jean-Michel Baylet, en rester là. Elle préparait, lors de notre rencontre, un courrier à l’adresse de François Hollande, pour demander la démission de son ministre.