Il a connu l’exil en Suisse sous Mobutu, a travaillé quinze ans pour une grande ONG chrétienne, Caritas, avant de diriger plusieurs ministères à Kinshasa. Léonard She Okitundu, 70 ans, proche du président Joseph Kabila, a été nommé ministre des affaires étrangères de la République démocratique du Congo (RDC) le 19 décembre 2016, date de la fin du second mandat du chef de l’Etat.

Depuis, on l’a vu s’impliquer dans le dialogue entre le pouvoir et l’opposition et mettre en musique une diplomatie délicate lors du Sommet Afrique-France de Bamako en décembre, où il s’est entretenu avec son homologue français Jean-Marc Ayrault. De passage à Bruxelles puis à Paris, Léonard She Okitundu a accordé un entretien au Monde Afrique.

La RDC semble isolée après avoir été fermement pointée du doigt par la communauté internationale. Comment y faites-vous face ?

Léonard She Okitundu L’absence d’élection présidentielle fin 2016 a provoqué des tensions avec certains de nos partenaires. Sont apparues des suspicions sur la volonté de Joseph Kabila de se maintenir au pouvoir. Je constate que la signature de l’accord politique le 31 décembre a été interprétée comme un gage de bonne volonté de notre part. Et je m’efforce de rassurer mes homologues sur notre détermination à respecter cet accord. Il y a comme un début de dégel sur le plan diplomatique.

Parmi les conseillers de Donald Trump sur les questions africaines, il y a J. Peter Pham du cercle de réflexion Atlantic Council qui a appelé à plusieurs reprises ces dernières années à la « balkanisation » de la RDC. Cela vous inquiète-t-il ?

Les Américains se sont toujours montrés attachés à la défense de l’unité de la RDC, s’opposant d’ailleurs à la sécession katangaise [en 1960]. M. Pham a eu des positions individuelles différentes, mais je pense qu’il s’adaptera à la ligne diplomatique officielle de Washington. Nous n’accepterons jamais une quelconque balkanisation. Nous le ferons comprendre à M. Pham qui, je l’espère, aura la sagesse de faire évoluer sa pensée.

Pourquoi Joseph Kabila a-t-il récemment refusé de prendre au téléphone le nouveau secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres ?

Depuis les révélations par la presse [en décembre 2016] sur les interceptions de ses communications par les services de renseignement de puissances étrangères, Joseph Kabila est très prudent. Le président préfère éviter de discuter de dossiers sensibles au téléphone. C’est ce que j’ai expliqué au secrétaire général de l’ONU lors d’un tête-à-tête qu’il m’a accordé fin janvier en marge du sommet de l’Union africaine, à Addis-Abeba. Au nom du président Kabila, je l’ai invité à venir en RDC, qui accueille le plus important déploiement de l’ONU.

En mars, le Conseil de sécurité de l’ONU doit voter une résolution qui renouvelle le mandat de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco). Quel bilan tirez-vous de ses actions récentes ?

Il doit y avoir un débat et une évaluation de l’efficacité de cette mission, présente depuis plus de quinze ans en RDC. La présence de la Monuc, devenue Monusco, a constitué un facteur stabilisateur, c’est indéniable. Mais, aujourd’hui, elle est devenue une sorte de gouvernement parallèle, ce qui n’est pas normal. D’autant que la Monusco a démontré cette année son incapacité à remplir intégralement sa mission, à empêcher des massacres à l’est du pays et à collaborer étroitement avec les forces armées congolaises pour éradiquer les groupes armés.

A cela s’ajoute la question sensible de la présence des combattants sud-soudanais, dont nous réclamons le départ dans les plus brefs délais. La Monusco semble dépassée alors qu’elle compte plus de 20 000 hommes. Il faut donc revoir les moyens et les contours de la mission, ce dont je discute avec la France et la Monusco.

Une patrouille de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco) dans les environs de Goma en août 2013. | Thomas Mukoya/REUTERS

Le 16 février, plusieurs organisations internationales, dont l’ONU et l’Union africaine, ont exprimé leur inquiétude sur la mise en application de l’accord politique du 31 décembre, parlant d’« impasse persistante ». Le processus est-il bloqué ?

Certains mots employés dans ce communiqué me choquent. Ces derniers mois, le traitement réservé à la RDC par certaines organisations et chancelleries s’apparente à un acharnement. Je ne peux accepter cela. Pour ce qui est de la mise en application de l’accord, les discussions entre la majorité présidentielle et l’opposition se sont poursuivies et ont bien avancé. Mais elles ont été interrompues par la mort d’Etienne Tshisekedi [l’opposant historique est décédé à Bruxelles le 1er février] qui avait d’ailleurs été choisi pour présider le Comité national de suivi de l’accord.

Je suis certain qu’un nouveau premier ministre de l’opposition aurait été désigné s’il n’y avait pas eu ce décès, qu’un nouveau gouvernement d’union nationale aurait été nommé, conformément à l’accord. Les négociations vont reprendre après les obsèques.

Pour les partisans d’Etienne Tshisekedi, le rapatriement du corps est conditionné à la nomination d’un premier ministre de l’opposition. Comptez-vous satisfaire cette demande ?

Je déplore une exploitation politique de la dépouille d’Etienne Tshisekedi par certains extrémistes de son parti. Ils exigent la nomination d’un premier ministre issu de leurs rangs pour rapatrier le corps. Cela me semble indécent. Et cela contredit l’accord dont les modalités de mise en application sont toujours discutées. Et c’est le président du Conseil national de suivi qui doit soumettre au moins trois noms de « premier ministrable » au chef d’Etat, qui fera son choix.

Mais le président du Conseil national de suivi est mort…

Il faut le remplacer. Il doit provenir de l’opposition, mais la majorité doit être consultée. Donc la balle est dans le camp de l’opposition.

Qui gouverne actuellement en RDC ?

Le premier ministre Samy Badibanga, sous l’autorité du président Joseph Kabila. Certains de mes interlocuteurs, comme les Britanniques, me disent attendre la nomination d’un gouvernement d’union nationale pour reprendre la collaboration. C’est leur choix. Mais, en attendant, l’actuel gouvernement est légitime. Le Parlement reprend son activité le 15 mars et les institutions fonctionnent normalement.

Dans le Kasaï, des affrontements meurtriers opposent les forces de sécurité à des miliciens mystiques. Dans le Tanganyika, un violent conflit ethnique est en cours. Au Kivu, des massacres se poursuivent et des groupes armés étrangers sont toujours présents. Comment gérez-vous ces conflits qui causent des centaines de morts ?

Nous ne nions pas ces problèmes. L’est de la RDC connaît toujours des troubles et des mouvements armés ont été instrumentalisés par des pays voisins. Ces derniers, à chaque fois que le gouvernement congolais ne leur est pas favorable, tentent de réactiver des milices. Nous avons abordé ces questions lors du dernier sommet de l’Union africaine avec le chef d’Etat ougandais, Yoweri Museveni. Quant aux autres groupes mystico-religieux qui tentent de semer le désordre, comme au Kasaï, ils ne m’inquiètent pas vraiment. On sera intraitable et on ne laissera pas des illuminés troubler l’ordre public.

Ces tensions compromettent-elles la tenue d’élections ?

Les forces de sécurité vont rapidement y mettre un terme. Les opérations de recensement des électeurs ne sont pas perturbées. On a déjà procédé à l’identification de 12 millions d’électeurs sur les 40 millions. A ce rythme, on devrait avoir terminé en juillet. D’ici là, l’accord sera appliqué. Donc la majorité présidentielle et l’opposition gouverneront et prépareront ces élections générales.

Le ministre du budget vient de déclarer que l’argent manquait pour organiser ces élections…

Nous devons tout faire pour l’appliquer l’accord. Une clause stipule que si des contraintes empêchent l’organisation du scrutin fin 2017, des concertations se tiendront pour convenir de la meilleure date possible. Le constat du ministre du budget n’est pas étonnant. La question financière se pose, c’est une évidence. Mais on ne va pas rester les bras croisés. On va tout faire pour réunir les moyens nécessaires.