Sur le site des chantiers navals STX, à Saint-Nazaire, la construction d’« Oasis IV », un bateau de croisière géant, le 20 octobre 2016. | LOIC VENANCE / AFP

Les chantiers navals STX de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) s’apprêtent bien à passer sous contrôle italien. Tout en brandissant la menace d’une nationalisation, les pouvoirs publics ont continué ces derniers jours à discuter activement avec Fincantieri, l’industriel transalpin désigné par la justice pour reprendre les derniers grands chantiers navals français, lâchés par leur actionnaire coréen. Et les bases d’un accord ont fini par être trouvées, indiquent des sources concordantes. Le projet devait être présenté aux élus locaux, aux élus du personnel puis à la presse, jeudi 6 avril à Bercy, par le secrétaire d’Etat chargé de l’industrie Christophe Sirugue.

Selon le compromis sur la table, les clés de Saint-Nazaire devraient comme prévu être confiées à Fincantieri, le premier constructeur européen de navires de croisière. Mais le repreneur ne disposera pas à lui seul de la majorité du capital.

Fincantieri a accepté de ne prendre qu’une majorité relative, de l’ordre de 45 % à 49 %. L’Italie aurait néanmoins le contrôle de l’entreprise française, grâce à la présence d’une fondation bancaire privée italienne qui obtiendrait autour de 10 %. Le précédent partenaire présenté par Fincantieri avait été refusé par la France : il s’agissait d’une émanation de la Caisse des dépôts italienne, l’actionnaire majoritaire de l’industriel. Autant dire un « faux nez », vu de Paris. Cette fois-ci, la fondation privée a été jugée acceptable, même si les pouvoirs publics n’ont pas encore rencontré ses représentants.

Le reste des titres devrait se partager entre l’Etat français, qui conserverait ses 33 % actuels, et le groupe militaire public DCNS, qui obtiendrait 10 % ou un peu plus. L’opération vise à empêcher Fincantieri de devenir seul maître à bord. La répartition des sièges au conseil devrait refléter cet éclatement volontaire du capital.

Une opération majeure pour le groupe de Trieste

Fincantieri a également pris des engagements en matière d’emploi, de maintien des bureaux d’étude à Saint-Nazaire, de protection des brevets français, et de non-transfert des activités hors de l’Hexagone. « Ils ont accepté beaucoup de choses », commente un proche du dossier.

La perspective d’un accord a déjà filtré en Italie. En Bourse, l’action Fincantieri est remontée de 10 % en une semaine, pour atteindre son plus haut niveau depuis presque deux ans.

Seul candidat à avoir déposé une offre pour acheter STX France, le groupe de Trieste considère en effet ce rapprochement comme une opération majeure. Une occasion unique de concentrer les forces européennes dans la construction navale, afin de peser davantage face aux compagnies de croisière qui achètent les bateaux, et captent aujourd’hui l’essentiel de la valeur ajoutée au sein de la filière. « C’est avoir une courte vue que de conserver une myriade de sociétés qui n’arrivent pas à faire face à la concurrence », a souligné le patron de Fincantieri, Giuseppe Bono, dimanche 2 avril. A ses yeux, « la concurrence ne devrait pas être à l’intérieur de l’Europe mais avec le reste du monde ». 

Ces arguments en faveur d’un « Airbus des croisières » avaient de quoi séduire. Mais à Saint-Nazaire, c’est l’inquiétude qui domine depuis l’annonce en janvier de la vente de STX France à Fincantieri. Les syndicats et la plupart des élus locaux craignent un transfert des compétences françaises à l’étranger, en particulier en Chine, où Fincantieri a créé une coentreprise. En cas de diminution de l’activité, ils redoutent aussi que le groupe ne privilégie ses sites italiens au détriment de celui de Saint-Nazaire.

« Le risque de voir le savoir-faire partir »

Des préoccupations relayées par les candidats à l’élection présidentielle. Ces dernières semaines, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan et même Jacques Cheminade ont pris position contre une prise de contrôle italienne. Et lors du débat entre les onze candidats, mardi, le projet alternatif d’une « nationalisation temporaire » évoqué par Benoît Hamon a suscité l’approbation, inattendue pour beaucoup, de François Fillon. « Effectivement, aujourd’hui, dans la difficulté où se trouve ce chantier et compte tenu des risques de voir le savoir-faire partir, une nationalisation qui ne soit pas permanente, qui soit là pour permettre une solution à cette entreprise, doit être envisagée », a déclaré le candidat Les Républicains.

Le « plan B » envisagé à l’Elysée consistait pour l’Etat à faire jouer son droit de préemption, pour passer de 33 % à 100 % du capital à titre transitoire. L’Etat serait très rapidement redescendu, au profit d’autres actionnaires tels que les armateurs italo-suisse MSC et américano-norvégien Royal ­Caribbean, les grands clients de Saint-Nazaire. Agité comme une menace ces derniers jours, ce plan reste sur la table si le compromis trouvé avec Fincantieri n’aboutit pas.