La cheffe traditionnelle de Chikumbu, Aïda Deleza, assise dans la cour de la chefferie, le 24 janvier 2017. | Amaury Hauchard

« On en est à 146 mariages annulés, j’en ai encore eu encore un la semaine dernière ! » A la tête de 147 villages et plus de 25 000 personnes, la cheffe traditionnelle Aïda Deleza a fait de l’abrogation des mariages de mineurs son cheval de bataille. « Il y a quelques jours j’ai encore rencontré une fille de 15 ans mariée. Avec les camps d’initiation sexuelle et les rites, elles se marient tôt et arrêtent l’école. Il faut mettre un terme à tout ça ! »

Dans cette sous-région du district de Mulanje, dans le sud-est du Malawi, les filles sont « éduquées » à satisfaire sexuellement les hommes dès le début de leur puberté, puis violées par un fisi, une « hyène », pour parachever le rite du kusasa fumbi. Leurs aînées doivent être régulièrement « purifiées sexuellement » par le fisi, comme à l’occasion d’un décès, pour chasser le fantôme d’un mari, d’un frère ou d’un enfant décédé et éviter d’attirer le malheur sur la famille.

Pour perpétuer le rite, on ne s’embarrasse pas du consentement de ces femmes, quel que soit leur âge, et les rapports sexuels avec la « hyène » ne sont pas protégés, déclenchant grossesses non désirées et contaminations par le VIH. « Nous sommes en retard sur le monde, s’emporte la cheffe traditionnelle de Chikumbu. Les sociétés changent, il faut que nous changions aussi ! »

INFOGRAPHIE LE MONDE

« La tradition n’est pas une fatalité »

Assise dans la cour de la chefferie, sur une large chaise en bois qu’elle appelle en souriant son « trône », l’autorité traditionnelle au sang royal reçoit la malawite Mercy Mituka, de l’ONG Girls Empowerment Network (GENET). Les deux femmes veulent travailler ensemble et « faire bouger les choses ». Devant l’humanitaire, Aïda Deleza déclame un à un chaque décret local qu’elle a fait passer pour faire avancer le droit des filles. « Chez moi, si un mariage d’enfants prend place, les familles du marié et de la mariée ainsi que le chef du village doivent chacun payer une chèvre [un coût très élevé] à la communauté. Il faut qu’ils comprennent que la norme n’est plus de se marier à 13 ans ! »

Combattre la norme. C’est le défi immense du Malawi, où plus de 85 % des habitants habitent en campagne, dans des zones où l’information parvient difficilement. Résolues, ONG locales comme organisations internationales ont hissé en tête de pont de leurs programmes la sensibilisation des populations aux dangers liés aux traditions locales. « On va dans des villages, on essaie de parler à celles qui sont dans des zones reculées, avance Mercy Mituka. Mais nous sommes des femmes de la ville, c’est compliqué d’arriver avec nos vérités. »

Depuis une dizaine d’années, ces « vérités » sont pourtant devenues la loi au Malawi. Beaucoup l’ignorent, mais depuis un décret passé en 2013 sur l’égalité des genres, la majorité des traditions locales sont devenues illégales. Puis l’âge légal du mariage au Malawi a été élevé à 18 ans en février 2017. « Mais le gouvernement ne fait rien pour que les gens qui vivent dans des zones rurales soient au courant des textes de loi, enrage Joyce Mkandawire, porte-parole de Let Girls Lead et membre de GENET. Par exemple, les femmes sont tenues d’accoucher à l’hôpital [pour réduire la mortalité maternelle et infantile], mais combien le font vraiment ? » De fait, près de 30 % des femmes qui accouchaient en 2012 l’ont fait sans personnel soignant, selon l’Unicef.

« Beaucoup de choses ont été faites et adoptées au Parlement, mais la mise en œuvre n’est pas encore au niveau de ce qu’on pourrait espérer », corrobore Harriet Chanza, responsable du Malawi à l’Organisation mondiale de la santé (OMS). « C’est injuste de jeter la pierre aux autorités, on met en place des programmes pour le droit des femmes, leur répond Lucy Bendazi, porte-parole du ministère du genre, des enfants et du handicap. On travaille dur pour que les gens comprennent que les cultures traditionnelles de purification sexuelle qui mènent aux mariages de mineurs ne sont pas une fatalité. »

La loi traduite dans les dialectes locaux

Mais à Mulanje, tout comme à Nsanje, un district dans l’extrême sud du pays, cette fatalité est encore une banalité. Ici, les filles continuent d’être envoyées en camp d’« initiation sexuelle », d’être déflorées de force, la multiplication des compagnes est la norme, l’inceste est fréquent et l’abandon de l’école pour les jeunes filles « purifiées » quasi automatique, expliquait en 2006 la Commission des droits de l’homme du Malawi dans son dernier rapport sur le sujet. C’est là que GENET a choisi de lancer son dernier programme de sensibilisation.

Après la rencontre avec la cheffe traditionnelle de Chikumbu, Mercy Mituka remonte en voiture. Sur le siège à côté d’elle, des fascicules sont étalés : c’est la loi malawite, que l’ONG a traduite dans les dialectes locaux pour qu’elle soit comprise de tous. Aujourd’hui, Mercy rencontrera une cinquantaine de jeunes femmes du district pour les convaincre de monter des groupes de discussions avec les filles de leurs villages.

« Il faut changer les mentalités en ayant du tact, explique Joyce Mkandawire. Si on arrive avec nos voitures et nos vêtements propres et qu’on leur dit qu’il faut qu’elles refusent la purification sexuelle alors qu’on le leur impose depuis toujours, elles ne nous écouteront pas. Alors on essaie de trouver des porte-parole au sein des communautés, mais ça prend du temps. » D’autant que « les femmes sont exclues de la société si elles n’obéissent pas à la tradition », explique Aïda Deleza, la cheffe traditionnelle.

Tout s’est accéléré à partir de mai 2014 et la diffusion d’un documentaire britannique sur Eric Aniva, une hyène séropositive qui affirmait avoir eu des relations sexuelles avec plus de cent filles et femmes. Le film avait défrayé la chronique malawite. Les organisations de défense des droits des femmes s’étaient saisies du sujet et l’affaire était remontée jusqu’au président, toujours en poste, Peter Mutharika. Celui-ci avait ordonné l’arrestation de la hyène, condamnée en décembre 2016 à deux ans de travaux forcés.

Des jeunes filles du district de Mulanje, dans l’est du Malawi, à la frontière avec le Mozambique, lors d’une rencontre avec Mercy Mutika, cheffe de projet à l’ONG malawite Girls Empowerment Network, le 24 janvier 2017. | Amaury Hauchard / Le Monde

« Depuis l’affaire Eric Aniva, tout a été mis en place pour mettre fin à cette culture. Aujourd’hui, grâce à nos efforts, c’est de l’histoire ancienne ! », veut croire Liza Bendazi. Au poste de police de Nsanje, on va dans le même sens : « Depuis le cas Aniva, on a des enquêteurs dédiés venus de la capitale, dit Kirby Kaunga, chef de la police locale. Sur l’année 2016, quatre hyènes ont été arrêtées, deux ont déjà été condamnées. »

Enfermée avec une hyène pendant trois jours

Mais, sur place, les ONG dénoncent un « comportement d’autruche » pour ne pas attirer les projecteurs médiatiques alors que des dizaines de hyènes courent toujours. « C’est indéniable qu’il en reste, déplore un journaliste local qui tient à garder l’anonymat, sa hiérarchie ne voulant plus entendre parler de ces pratiques. Mais il faut que les victimes rapportent des cas pour que la police arrête les hyènes, et l’omerta ne le permet pas. Alors les hyènes sont rarement arrêtées. » La loi du silence l’emporte encore sur les souffrances des filles et des femmes auxquelles on promet de grands malheurs si elles dévoilent leur passé.

Mais le travail des ONG malawites et internationales, leurs multiples campagnes de sensibilisation, brisent peu à peu les tabous. Une à une, les blessures enfouies refont surface. « C’était en 2009, lorsque j’ai perdu mon mari », raconte Joana Susan, 47 ans. « C’était en 1991, lorsque mon enfant est décédé prématurément », témoigne Annie Minus, 44 ans. La jeune Doriss Liva, 13 ans, s’est enfuie de chez ses parents le lendemain du passage du fisi qui l’a violée. Des histoires comme celles de Joana, d’Annie et Doriss, rencontrées chez des proches car elles ne voulaient pas attirer l’attention du village, chaque femme en a dans cette région du Malawi. Aujourd’hui, des dizaines d’entre elles se pressent auprès des ONG qui sillonnent le sud du pays.

Sommaire de notre série Les hyènes du Malawi ou le terrible « apprentissage » du sexe

Plongée en quatre reportages dans l’extrême sud de ce pays d’Afrique de l’Est, où la tradition exige que les jeunes filles et les femmes soient régulièrement « purifiées sexuellement ».

« Il faut que ça s’arrête, continue Joana en cachant mal son stress de témoigner. J’ai le sida et je suis maman. Je ne veux pas que mon fils soit contaminé. Depuis ces trois jours où j’ai été enfermée dans la maison avec cet homme, je me sens mal. Je n’avais pas le choix, la famille de mon mari m’a obligée à avoir des relations sexuelles avec cette hyène. L’homme a voulu que je devienne sa femme, j’ai refusé et la famille m’a chassée. Vous imaginez ? Ce n’est pas une vie. »