Cent mille annonces pour 328 000 places d’hébergement dans les dix principales villes françaises recensés fin juin. En quelques années d’implantation, Airbnb a réussi à surclasser l’offre hôtelière et ses 260 000 places d’hébergement mesurées par l’Insee.

Dans huit annonces sur dix, Airbnb propose la location d’un « logement entier » pouvant en moyenne héberger trois personnes. En juin, le site mettait ainsi sur le marché de la location de courte durée 2,7 % du parc immobilier total de Paris, Marseille, Lyon, Nice, Montpellier, Strasbourg, Nantes, Toulouse, Bordeaux et Lille.

A Paris, un marché déjà très implanté

En volume, Paris pèse à elle seule pour 43 % des annonces de logements entiers proposés dans les dix grandes villes. En à peine trois ans, leur nombre a presque triplé, avec de fortes variations selon les saisons, mais aussi des événements comme l’Euro de football en 2016. En 2015, déjà, Airbnb délivrait à Paris le titre de « capitale mondiale de la location entre particuliers ».

Selon Ian Brossat, maire adjoint chargé du logement à la Mairie de Paris, « Paris a perdu 20 000 logements, transformés en logements touristiques. Les arrondissements du centre de la ville ont vu leur population baisser. Il n’y a pas forcément de corrélation immédiate, mais nous estimons qu’Airbnb a joué un rôle dans ce phénomène ».

Ce dont la société américaine se défend. « Il y a un côté un peu fantasmé sur cette augmentation de l’offre qui ferait diminuer la population, réplique Emmanuel Marill, le directeur général d’Airbnb France. Au contraire, je pense qu’Airbnb permet à une partie des Parisiens de rester à Paris. »

Face au poids grandissant de la plate-forme, la Mairie de Paris va imposer une nouvelle réglementation. D’ici au 1er décembre, toutes les personnes souhaitant mettre en location leur logement sur Airbnb devront obligatoirement obtenir un numéro d’enregistrement auprès de la mairie. « Cela nous permettra d’avoir des contrôles plus ciblés », explique M. Brossat.

Contrairement au reste de la France, qui est en plein boom, « le marché parisien a atteint un certain niveau de maturité », explique M. Marill. Entre mai 2016 et mai 2017, les annonces parisiennes n’ont progressé « que » de 6 %, contre 35 % en moyenne dans les neuf autres grandes villes françaises.

Bordeaux, en plein boom, met la pédale douce

Derrière Paris, Nice, Lyon et Marseille sont les trois villes qui offrent le plus de logements entiers à la location, suivies de près par Bordeaux, dont le nombre d’annonces a fait un bond spectaculaire de 77 % de mai 2016 à mai 2017.

Pour Stephan Delaux, maire adjoint chargé du tourisme et de la promotion touristique du territoire à la mairie de Bordeaux, « la croissance exponentielle de l’offre est le fruit de personnes qui ont décidé d’investir dans l’immobilier ou de modifier l’usage de leurs biens immobiliers. Quand on atteint ce niveau de volume, c’est une offre hôtelière qui ne dit pas son nom ».

Comme à Paris, Airbnb se retrouve dans le viseur de la mairie. En plus d’un numéro d’enregistrement, Bordeaux imposera aux propriétaires un changement d’usage de leur logement si les locations dépassent cent vingt jours à l’année. Dans le cas d’une résidence principale transformée en entreprise commerciale (pour la location touristique), le propriétaire aura l’obligation d’acquérir un logement d’une surface équivalente dans le même secteur.

« Dans l’ensemble, nous sommes favorables à Airbnb, affirme M. Delaux. C’est un concept que nous trouvons sympathique, une idée qui correspond à des besoins, et nous n’avons pas d’hostilité. (…) Mais le développement du site a modifié les équilibres de l’offre locative. Nous voulons préserver l’équilibre pour la population, préserver la vie au cœur de la ville. »

Des logements bien situés et très rentables

C’est effectivement au cœur des villes, dans les zones les plus touristiques, qu’on observe la plus forte concentration d’annonces sur Airbnb. Paris se distingue nettement par une forte densité de logements sur l’ensemble de ses arrondissements et une offre très importante autour des sites les plus visités (tour Eiffel, le Marais, Montmartre).

Le prix moyen d’une annonce pour un logement entier dans les grandes villes avoisine les 100 euros par nuit, 112 euros pour Paris. Selon l’Insee, le prix moyen d’une nuitée dans un hôtel deux étoiles avec petit déjeuner s’élevait à 81 euros pour deux personnes en juin. Mais, à la différence des hôtels, la capacité des logements entiers est plus importante, avec une moyenne de 3,5 personnes par logement. Intégrer la capacité d’accueil annoncée par le loueur permet de mieux cerner la compétitivité d’Airbnb.

Avec une offre s’appuyant essentiellement sur les logements entiers, bien situés et à des prix compétitifs, Airbnb a créé une manne particulièrement rentable.

Airbnb aurait généré près de 5,5 millions d’euros par jour dans les dix communes

La société, qui se vante d’avoir « redistribué 1 milliard d’euros dans la poche des 300 000 hébergeurs français ces douze derniers mois », selon son directeur général France, n’oublie pas de prélever son écot : environ 3 % de la recette du loueur, auxquels s’ajoutent de 5 % à 15 % payables par le locataire.

En combinant nos données aux estimations livrées par le site spécialisé Airdna sur le taux de réservation, Airbnb aurait généré près de 5,5 millions d’euros de chiffre d’affaires par jour dans les dix plus grandes communes françaises en juin, soit environ 165 millions d’euros en un mois.

Avec son système de double prélèvement (loueur et locataire), la société, dont le siège européen est sis en Irlande, aurait ainsi directement empoché pour le seul mois de juin (et dans les dix villes étudiées) entre 13 millions et 30 millions d’euros. A elle seule, Paris lui aurait rapporté entre 8 millions et 18 millions d’euros.

Une offre Airbnb très concentrée dans les villes balnéaires

Devenir hôte sur Airbnb ne limite en rien le nombre de locations qu’il est possible de mettre en ligne. Sur les vingt villes que nous avons étudiées (les dix plus grandes villes françaises et dix villes balnéaires – Berck-sur-Mer, Biarritz, Cannes, Deauville, La Baule, La Grande-Motte, La Rochelle, Le Touquet, Saint-Malo et Saint-Tropez), le ratio entre le nombre d’annonces et le nombre d’hébergeurs s’élève à 1,24. Autrement dit, un certain nombre d’hébergeurs louent au moins deux logements dans la même ville, voire même, à la marge, dans plusieurs.

Sur Airbnb, un hôte sur dix met en location au moins deux logements dans une ou plusieurs villes | Le Monde / Les Décodeurs

En s’intéressant à la répartition géographique des annonces, le poids des hôtes mettant en ligne au moins deux offres de location augmente considérablement dans les villes balnéaires. A Berck comme à Cannes, près de la moitié des annonces émanent de moins de 20 % des hôtes répertoriés dans la commune.

Les « multipropriétaires » présentent des profils extrêmement variés : personne propriétaire d’une résidence principale et d’une résidence secondaire, sociétés spécialisées dans la location de court terme, un concierge pour le compte de propriétaires, un gestionnaire de village vacances.

Une enquête européenne sur Airbnb

L’enquête sur Airbnb émane d’une collaboration européenne des Décodeurs du Monde avec les Allemands de la Süddeutsche Zeitung, les Belges de De Tijd, les Néerlandais de Trouw.nl et le Suisse François Pilet, journaliste d’investigation.

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Méthodologie

Le jeu de données sur lequel reposent les articles est une photographie à un moment donné (mi-juin 2017) de toutes les offres présentes sur le site Airbnb. Une trentaine de variables y figurent dont, entre autres, les coordonnées GPS de chaque logement, son prix, sa capacité et l’identifiant de l’hôte qui le gère.

Nous avons fait le choix de nous focaliser sur vingt communes françaises.

  • Dix plus importantes en termes de population : Paris, Marseille, Lyon, Nice, Montpellier, Strasbourg, Nantes, Toulouse, Bordeaux et Lille ;
  • Dix villes balnéaires : Berck-sur-Mer, Biarritz, Cannes, Deauville, La Baule, La Grande-Motte, La Rochelle, Le Touquet, Saint-Malo, Saint-Tropez.

Ces vingt communes ont généré une base de données de 144 308 annonces mises en ligne sur Airbnb dont 116 336 logements situés dans les parties intra-muros des vingt communes, les autres étant situés dans les périphéries immédiates. A elles seules, ces 144 308 annonces représentent 36 % du total des annonces françaises sur Airbnb (environ 400 000).

Il nous a ainsi été possible de créer de nombreux indicateurs de l’activité d’Airbnb en France : son implantation géographique, le nombre de logements mis à disposition sur le marché de la location de courte durée, les prix moyens par logement, par capacité d’accueil…

De même, ces données nous ont permis d’identifier et de compter les personnes mettant en ligne plusieurs logements dans une ou plusieurs villes. Nous avons également pu estimer le nombre de séjours effectués par les voyageurs par annonce, à partir du nombre de commentaires laissés par les voyageurs, et en déduire ainsi les revenus locatifs des hôtes.

Ces informations, combinées aux données que nous a communiquées le site AirDNA, nous ont aussi donné la possibilité d’établir une fourchette du chiffre d’affaires d’Airbnb dans ces vingt communes.