Généralement, ce sont les défaites qui provoquent les règlements de compte. Au sein du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), c’est l’inverse. Deux jours après le succès de l’AfD aux élections législatives (12,6 % des voix), sa coprésidente, Frauke Petry, a annoncé, mardi 26 septembre, qu’elle allait quitter le parti dont elle est la coprésidente depuis 2015.

Cette décision de Mme Petry était prévisible : après avoir déclaré, la veille, à la surprise générale, qu’elle ne siégerait pas aux côtés des 93 autres élus de l’AfD au Bundestag, son avenir au sein du parti était compromis. Dès lundi, plusieurs dirigeants avaient d’ailleurs réclamé son départ. A l’instar d’Alice Weidel, l’étoile montante du parti, qui était pourtant il y a quelques mois encore l’une de ses alliées : « Après le coup d’éclat de Frauke Petry, qui surpasse tout ce qu’on peut imaginer en termes de manque de responsabilité, j’exige qu’elle quitte le parti, afin de ne plus lui causer davantage de torts », a déclaré Mme Weidel, candidate à la présidence du groupe de l’AfD au Bundestag.

Isolement

En quittant l’AfD, Frauke Petry prend acte de son isolement de plus en plus grand au sein de la formation. Après son arrivée à la tête de l’AfD, à l’été 2015, au lendemain d’un putsch réussi contre son président fondateur, Bernd Lücke, qu’elle jugeait trop modérée, Mme Petry avait infléchi la ligne de l’AfD.

De petite formation essentiellement centrée sur la lutte contre l’euro, l’AfD était devenue, sous sa houlette, un parti populiste et xénophobe plaçant en tête de ses priorités la lutte contre l’immigration et « l’islamisation » de l’Allemagne. Après s’être appuyée sur l’aile droite du parti pour prendre le pouvoir, Mme Petry s’était toutefois peu à peu laissée à son tour déborder par les plus radicaux du mouvement.

Depuis le début de l’année, elle expliquait que l’AfD ne devait pas se contenter d’être un parti d’opposition, mais qu’il devait être également capable de gouverner. Les critiques suscitées en interne par cette position stratégique l’avaient incitée, au printemps, à se mettre en retrait de la bataille des législatives, laissant Alice Weidel et Alexander Gauland, soutenus par l’aile droite du parti, mener la campagne.

D’autres départs

Le départ de Mme Petry a déjà eu deux conséquences. Mardi en début d’après-midi, une heure après elle, un autre dirigeant du parti, Marcus Pretzell, a lui aussi annoncé son départ. Celui-ci serait anecdotique si M. Pretzell n’était que l’époux de Mme Petry. Mais il est surtout le président du groupe AfD au parlement régional de Rhénanie-du-Nord - Westphalie, le Land le plus peuplé du pays. Si M. Pretzell entraîne avec lui tout ou partie des 16 élus de son groupe, ce sera évidemment un coup dur pour l’AfD.

Autre région où le départ de Mme Petry a déjà des conséquences : la Saxe, son fief électoral. Avant d’être élue, dimanche, députée au Bundestag, Mme Petry présidait le groupe de l’AfD au parlement régional de Saxe. En annonçant qu’elle quittait le parti, mardi, deux autres cadres ont également démissionné : Uwe Wurlitzer, le secrétaire général du groupe, et Kirsten Muster, son vice-président. Dans ce Land, le seul d’Allemagne où le parti est arrivé en tête, dimanche, aux élections législatives (27 % des voix), voilà l’AfD privé de sa principale dirigeante et de deux responsables importants de son groupe parlementaire.

D’autres départs vont-ils suivre, notamment au sein du nouveau groupe AfD au Bundestag ? Quoi qu’il en soit, il est certain que son unité est fragile. Parmi ses 94 – désormais 93 – membres, une vingtaine est connue pour des positions très radicales, comme l’élu du Bade-Wurtemberg, Jens Maier, proche des identitaires, ou Wilhelm von Gottberg, élu de Basse-Saxe, qui a autrefois déclaré que « l’Holocauste est un instrument efficace de criminalisation des Allemands et de leur histoire ». Face à ce groupe d’une vingtaine d’élus ouvertement d’extrême droite, une trentaine défend une ligne plus modérée qui, sur le fond, rejoint celle de Mme Petry, le reste du groupe étant constitué de députés plus inclassables.

Forces centrifuges

Sachant qu’il faut au moins 5 % des députés du Bundestag pour constituer un groupe, soit 36 élus dans la nouvelle assemblée, Mme Petry peut-elle espérer emmener avec elle ses collègues les plus « modérés » ? En théorie, ce n’est pas impossible. En pratique, cela semble beaucoup plus incertain car il n’est pas sûr que son isolement actuel soit de nature à attirer de nombreux élus, ceux-ci pouvant estimer qu’ils ont plus intérêt à siéger avec les vainqueurs de dimanche que de suivre Mme Petry, désormais sans étiquette partisane.

A défaut de créer un groupe dissident au Bundestag, la décision de Frauke Petry pourrait en revanche favoriser les forces centrifuges au sein de l’AfD à d’autres échelons. Depuis cet été, les militants de plusieurs Länder ont ainsi constitué un courant, baptisé Alternative Mitte (l’alternative du centre), qui vise à contrebalancer l’influence de Björn Höcke, le responsable de l’AfD en Thuringe, figure de proue de l’aile radicale du parti, qui a suscité la polémique, en janvier, en affirmant que le Mémorial de l’Holocauste de Berlin était « un monument de la honte ».

Ces petits groupes locaux vont-ils être incités à faire sécession après le départ de Mme Petry ? C’est désormais la question qui se pose à un parti qui, à peine quarante-huit heures après le plus grand succès électoral de sa jeune histoire, est rattrapé par ses divisions internes.