LES CHOIX DE LA MATINALE

Cette semaine, laissez-vous tenter par une rencontre explosive dans un village bulgare entre des habitants et des ouvriers allemands « détachés », un conte de sorcellerie moderne dans le froid nordique, le portrait émouvant d’un enfant mal aimé devenu un acteur célèbre et un documentaire sur l’abrutissement par le travail.

Duel viril sur un chantier bulgare : « Western », de Valeska Grisebach

Western - Official Trailer
Durée : 02:23

Valeska Grisebach emprunte à la mythologie américaine par excellence pour observer la persistance de ses grands motifs dans un tout autre contexte, celui de l’Europe d’aujourd’hui. Car de quoi nous parle le western, sinon des rapports toujours reconduits entre l’homme et les grands espaces, la loi et le territoire, l’étranger et l’autochtone, l’individu et la communauté, la nature et la civilisation ? Toutes choses qui, en définitive, n’ont jamais vraiment cessé de nous concerner. Autant de motifs qui vont se rappeler inopinément à des ouvriers allemands « détachés » en Bulgarie, notamment à Meinhard (Meinhard Neumann), grande tige moustachue au cuir tanné, venue là « pour se faire du fric ».

Très vite, le chantier se trouve gelé, à cause de matières premières qui n’arrivent pas (on soupçonne une extorsion de la mafia locale) et d’une coupure d’eau. Pendant que ses collègues se retranchent dans un attentisme de plus en plus nerveux, Meinhard en profite pour descendre au village le plus proche, entrer en contact avec les habitants, passer du temps avec eux, malgré la barrière de la langue. Valeska Grisebach en tire un saisissant portrait des hommes entre eux, doublé d’une étude précise du geste, de la mobilité masculine. Et qu’il faille une réalisatrice pour nous rappeler, aujourd’hui, qu’un amour des hommes est encore possible, n’a évidemment rien d’anodin. Mathieu Macheret

Film allemand et bulgare de Valeska Grisebach. Avec Meinhard Neumann, Reinhardt Wetrek, Syuleyman Alilov Letivof, Veneta Frangova, Vyara Borisova (1 h 59).

Variation nordique sur le thème du super-pouvoir : « Thelma », de Joachim Trier

THELMA Bande Annonce (2017) Science-Fiction
Durée : 01:52

Au cœur d’un paysage enneigé, un homme met en joue avec un fusil de chasse une petite fille. C’est avec cette entrée en matière particulièrement inquiétante et mystérieuse que débute ce film du Norvégien Joachim Trier. Dans une bibliothèque, une jeune fille est soudain prise de convulsions spectaculaires. C’est Thelma (Eili Harboe), venue de la province pour étudier la biologie et les sciences naturelles. Alors que les recherches sur l’origine de ses crises semblent rendre perplexes les médecins, la jeune fille semble attirée par une autre étudiante Anja (Okay Kaya). Revenue chez ses parents dont on découvre un rigorisme moral déterminé par un luthérianisme particulièrement rigide, la jeune fille, qui se découvre des pouvoirs surnaturels, retrouve progressivement le souvenir d’un trauma primitif et abominable donnant enfin un sens à d’énigmatiques séquences. Le film de Joachim Trier est un récit de sorcellerie moderne. Ce pourrait être un remake du Carrie de Brian De Palma, mais un remake adapté à la froideur nordique, dénué des flamboyances romantiques du titre de référence. Jean-François Rauger

Film norvégien de Joachim Trier. Avec Eili Harboe, Okay Kaya, Henrik Rafaelsen (1 h 56).

Un stupéfiant roman de formation : « Marvin ou la belle éducation », d’Anne Fontaine

MARVIN OU LA BELLE ÉDUCATION Bande Annonce (2017)
Durée : 02:15

La réalisatrice Anne Fontaine tente une espèce de portrait diachronique qui met en scène un même être à deux moments contradictoires de sa vie. Marvin Bijou, enfant martyr, certain d’être haï par tous ceux qui l’entourent, et Martin Clément, figure montante de la scène théâtrale parisienne, sont séparés par une distance en apparence infranchissable, et pourtant, le collégien persécuté a engendré le séducteur qui s’introduit dans le beau monde, et l’artiste naissant redessine son passé pour porter l’histoire de sa métamorphose aux yeux du monde. Cette ambition n’est pas sans péril et le film vacille parfois – en particulier lorsqu’il s’agit de mettre en scène une collectivité, la famille de Marvin, son collège ou l’intelligentsia parisienne…

Reste le plus important, le portrait fragmenté et constamment émouvant d’un jeune homme qui réussit à passer le miroir, porté par Finnegan Oldfield. Le scénario entretient un étrange rapport avec En finir avec Eddy Bellegueule, le roman autobiographique d’Edouard Louis, paru en 2014. On reconnaîtra dans le parcours de Marvin des stations de celui d’Eddy, l’enfant picard au visage angélique, torturé par ses condisciples, insulté par ses parents. Mais Marvin grandit dans les Vosges et – surtout – on le suit bien au-delà de la porte sur le pas de laquelle Edouard Louis laissait son alter ego. Construisant son récit au-delà de ce moment, le faisant ainsi passer de l’autofiction à la pure fiction (ce qui explique l’absence du nom de l’écrivain au générique), Anne Fontaine veut saisir les moments qui mènent à l’éclosion. Thomas Sotinel

Film français d’Anne Fontaine. Avec Finnegan Oldfield, Jules Porier, Vincent Macaigne, Grégory Gadebois, Catherine Cossé, Charles Berling, Isabelle Huppert (1 h 53).

L’ouvrier chinois ou le long sommeil : « Argent amer », de Wang Bing

ARGENT AMER Bande Annonce (2017) Documentaire
Durée : 01:46

C’est dans la région stratégique du Yunnan que s’ouvre Argent amer, nouveau documentaire du Chinois Wang Bing, pour se pencher sur la migration des ruraux des provinces les plus démunies vers les grands centres ouvriers qui en aspirent la main-d’œuvre. Après un tremblement de terre dans leur village, deux sœurs et un frère se lancent pleins d’espoir dans le long voyage en train, de plusieurs milliers de kilomètres, qui doit les mener à Huzhou, de l’autre côté du pays. Une fois sur place, la caméra de Wang Bing les suit, se pliant aux impératifs d’un labeur exténuant, n’y résistant pas toujours, puis les perd de vue, pour embrasser une réalité plus vaste, celle d’un marché textile en pleine mutation, où le travail est devenu la principale variable d’ajustement au spectre de la concurrence mondialisée.

Un tel document sur l’aliénation au travail aurait pu n’être qu’un laborieux relevé des atteintes et des préjudices subis par les ouvriers. Mais le génie de Wang Bing, l’un des plus grands documentaristes de sa génération, est de ramener son sujet à la persistance d’un motif qui le porte à un degré supérieur. Argent amer s’avère ainsi un grand film sur le sommeil, plus précisément sur l’engourdissement comateux qu’un travail sans limite insuffle au corps et à la conscience. M. M.

Documentaire hongkongais et français de Wang Bing (2 h 36).