Le pape François, à Dacca, le 30 novembre. / MAX ROSSI / REUTERS

Après avoir survolé l’Arakan, l’Etat de l’ouest de la Birmanie qu’ont fui 600 000 Rohingya depuis l’été, le pape François est arrivé à Dacca, la capitale du Bangladesh, jeudi 30 novembre dans l’après-midi. Ayant demandé à mots couverts, depuis mardi, aux autorités birmanes de faire une place à ces populations musulmanes aujourd’hui chassés par des exécutions sommaires, des viols et des destructions de villages, le chef de l’Eglise catholique a appelé la communauté internationale à s’emparer de leur situation et à prendre « des mesures décisives face à cette grave crise ».

A l’occasion d’un discours aux autorités bangladaises, il a d’abord évoqué « l’esprit de générosité et de solidarité » avec lequel, selon lui, le Bangladesh a accueilli au cours des derniers mois les « réfugiés arrivés en masse de l’Etat de Rakhine » – le nom birman de l’Arakan. « Cela a été fait sous les yeux du monde entier », a fait observer le pontife argentin.

« Aucun d’entre nous ne peut manquer d’être conscient de la gravité de la situation, de l’immense coût imposé par les souffrances humaines et les conditions de vie précaires de si nombreux de nos frères et sœurs, dont la majorité sont des femmes et des enfants, rassemblés dans des camps de réfugiés. Il est nécessaire que la communauté internationale mette en œuvre des mesures décisives face à cette grave crise, non seulement en travaillant pour résoudre les questions politiques qui ont conduit à ce déplacement massif de personnes, mais aussi en offrant une assistance matérielle immédiate au Bangladesh dans son effort pour répondre efficacement aux besoins humains urgents. »

Le pape François n’en a pas fini avec cette tragédie qui surplombe toute sa visite de six jours dans ces deux pays d’Asie, où de toutes petites minorités de catholiques comptaient sur sa venue pour soutenir leur place parmi la grande majorité bouddhiste pour la Birmanie, musulmane au Bangladesh. Vendredi, en fin d’après-midi, il devrait en effet rencontrer un groupe de Rohingya à Dacca, à l’occasion d’une rencontre interreligieuse et œcuménique pour la paix. Ce pourrait être pour lui l’occasion de contrer le reproche qui lui a été fait, depuis trois jours, notamment par les organisations humanitaires et par des réfugiés eux-mêmes, pour n’avoir pas employé en Birmanie le terme de Rohingya.

Circonlocutions

Celui-ci est inacceptable pour une partie des Birmans car il reviendrait selon eux à reconnaître ces populations musulmanes venues du Bengale, parfois il y a plusieurs générations, comme une minorité parmi d’autres du pays. Or une majorité de Birmans voient en eux des immigrés. L’Etat ne leur reconnaît pas la nationalité et ils sont de ce fait apatrides. En usant de circonlocutions pour plaider en faveur de l’inclusion des Rohingya dans la communauté nationale, le chef de l’Eglise catholique a pris le parti de ne pas fragiliser la position du gouvernement civil, dirigé par Aung San Suu Kyi, face aux militaires, en cette phase de transition politique après un demi-siècle de dictature militaire.

Depuis le début de l’année, au Vatican, le pape avait exprimé publiquement à au moins trois reprises sa solidarité avec les « Rohingya » en public. Jeudi, le président bangladais, Abdul Harmid, lui a donné acte de sa « position très louable » au regard de ce drame, de sa « voix passionnée contre une telle brutalité », de sa « proximité avec eux » et de son « appel à leur venir en aide et à assurer leurs droits ».

François n’a cependant pas oublié de défendre la place des quelque 375 000 catholiques bangladais (0,24 % de la population), jeudi, au moment où leur pays subit la pression des islamistes djihadistes. Depuis mardi, un prêtre du nord du pays, Walter William Rosario, 40 ans, a disparu et l’Eglise catholique craint qu’il n’ait été enlevé. Le père Rosario, qui dirige une école catholique dans le district de Natore (ouest), officie non loin de son village d’origine où des djihadistes présumés ont tué en 2016 un épicier chrétien à l’arme blanche.

Le pape en a appelé à l’esprit des fondateurs du Bangladesh et de sa Constitution. Cheikh Mujibur Rahman, le père de l’indépendance du pays, a-t-il affirmé, « a imaginé une société moderne, pluraliste et inclusive, dans laquelle chaque personne et chaque communauté pourraient vivre dans la liberté, la paix et la sécurité, avec le respect de la dignité innée et de l’égalité des droits de tous. L’avenir de cette jeune démocratie et la santé de sa vie politique sont essentiellement liés à la fidélité à cette vision fondatrice. »

« Nous défendons avec vous la liberté religieuse »

Le souverain pontife a insisté sur l’« atmosphère de respect mutuel et un climat grandissant de dialogue interreligieux », nécessaire « dans un monde où la religion est souvent – scandaleusement – mal utilisée pour fomenter des divisions ». « Je suis sûr que, conformément à la lettre et à l’esprit de la Constitution nationale, la Communauté catholique continuera à jouir de la liberté de poursuivre ces bonnes œuvres comme l’expression de son engagement pour le bien commun », a jouté François.

« Nous défendons avec vous la liberté religieuse », avait affirmé juste avant lui le président bangladais, Abdul Harmid. Il avait ajouté : « Notre gouvernement a une politique de tolérance zéro » contre l’extrémisme et le terrorisme.

« En même temps, comme d’autre pays à majorité musulmane, nous demeurons préoccupés par l’augmentation de l’islamophobie et des crimes de haines dans beaucoup de sociétés occidentales, qui affecte les vies de millions de croyants pacifiques. »