Des visiteurs devant « La Joconde », au Musée du Louvre. / RICHARD LEY/FLICKR CC BY 2.0

Chronique Phil d’actu. Le monde des arts est en ébullition depuis les vœux de la ministre de la culture, Françoise Nyssen, le 23 janvier, et cette déclaration au directeur du musée du Louvre : « Pourquoi s’interdire, cher Jean-Luc Martinez, c’est un exemple, de déplacer La Joconde ou la tapisserie de Bayeux ! »

Cette référence à la volonté de l’Elysée de prêter la fameuse tapisserie (qui est, en réalité, une broderie) au Royaume-Uni était-elle une boutade ? Toujours est-il qu’elle a déclenché l’ire de nombreux spécialistes (« déclaration insensée » écrit Guy Boyer dans Connaissance des arts ; « amateurisme satisfait », selon Didier Rykner de La Tribune de l’art), mais aussi l’espoir du maire de Lens (Pas-de-Calais) et de ses administrés (y compris les supporteurs du RC Lens) de voir le tableau le plus célèbre du Louvre rejoindre son antenne dans le Nord.

D’un côté, donc, ceux qui pensent conservation, risque pour l’œuvre, coût de transport et d’assurances ; de l’autre, ceux qui pensent symbole, attractivité, retombées économiques. Deux types de légitimité qu’il sera difficile de concilier. Rappelons, cependant, que la tapisserie de Bayeux, célébrant la victoire de Guillaume le Conquérant, à Hastings, en 1066, est une broderie de 70 mètres de long, extrêmement fragile, qu’on ne peut pas déplacer aisément, et que le dernier prêt de La Joconde, en 1974, s’était fait contre l’avis des conservateurs.

Au-delà des problèmes purement matériels se posent des questions de fond : comment mesurer la réussite d’un musée ? Quel public doit-il viser ? Et surtout le recours aux chefs-d’œuvre n’est-il pas une solution de facilité ?


Le problème des « bilans »

En fin d’année, le Louvre-Lens a fêté ses cinq ans. L’occasion de dresser toute une série de bilans (dont un très détaillé dans La Voix du Nord). Le problème avec les chiffres, je ne cesse de le répéter, c’est qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut. Ainsi de la fréquentation : 2,8 millions de visiteurs, dont 336 541 scolaires en cinq ans. Une broutille comparée aux 7,4 millions de visiteurs du Louvre à Paris… pour la seule année 2016 ! Sauf que ce chiffre ne mesure qu’une quantité, pas une qualité. Il ne tient pas compte de la provenance des visiteurs, ni du fait qu’ils viennent (ou non) plusieurs fois par an. Or, à Paris, les visiteurs sont en majorité des touristes étrangers (environ 68 %), alors qu’à Lens ils viennent à 65 % des Hauts-de-France.

Ne peut-on pas y voir, comme Jean-Luc Martinez, une réussite ? « Les gens viennent et reviennent, (…) des gens de Lens, de l’agglomération, de ce bassin minier, viennent cinq fois, six fois par an, et ça, c’est le pari réussi » (RTL, 29 novembre 2017). Cette volonté de fidéliser un public populaire et « de proximité » — reconnu comme l’un des plus difficiles à mobiliser — est aujourd’hui partagée par la plupart des acteurs du secteur.

Cela ne signifie pas que les touristes ne sont pas les bienvenus, mais que les musées ont l’ambition d’être des lieux à la fois de « démocratisation culturelle » et de recherche, pas seulement de passage. Qui se rend régulièrement au Louvre à Paris peut constater qu’une grande partie des visiteurs sont des groupes qui passent à toute allure dans le musée : clic La Joconde, clic la Vénus de Milo, clic la Victoire de Samothrace, et au revoir. Sans parler du fait qu’il est très désagréable de visiter des salles aussi bondées qu’une rame de métro aux heures de pointe.


Les chefs-d’œuvre contre les projets ambitieux

Le problème du chef-d’œuvre, dans une société de consommation de masse, c’est qu’il relève d’un imaginaire préfabriqué qui ne laisse aucune place ni au jugement de goût personnel ni au raisonnement. La question de savoir si La Joconde est belle ou non ne se pose absolument pas, pas plus que de savoir si elle nous plaît ou non. Elle est reconnue comme belle, puisqu’elle est célèbre. L’histoire de l’œuvre, son importance dans la carrière d’un artiste ou dans l’histoire de l’art, les interprétations qui en ont été données et celles que chacun peut formuler, tout cela ne compte pas. Elle est réduite à un objet de jouissance immédiate, qui paraît aller de soi, que l’on consomme au lieu de contempler.

C’est ce que révèle cette extraordinaire pratique du selfie devant les tableaux, ou encore le fait de filmer sa propre visite sur Periscope. Le rapport aux œuvres est ainsi médiatisé par l’écran, l’œuvre est réduite à une simple image, faite pour être montrée : « J’y étais, je l’ai vue. » Or les chefs-d’œuvre ne sont pas des créations ex nihilo, elles sont le fruit du travail de l’artiste et/ou de son atelier, d’une rencontre avec la matière, d’une réception qui a pu différer selon les époques. C’est l’ensemble de ces dimensions que les conservateurs et les équipes des musées cherchent à mettre en lumière et à rendre accessibles à un large public.

De plus, par son caractère incontournable, le chef-d’œuvre a tendance à occulter tout ce qui l’entoure. Au Louvre, il est amusant de voir les visiteurs s’amasser devant « les œuvres qu’il faut avoir vues » et laisser complètement vides des pans entiers du musée. Scrutant avidement leur plan, ils vont, sans regarder autour d’eux et sans prendre le temps de s’attarder devant ce qui leur plaît.


Un déplacement à haut risque

L’hypothèse de la venue de La Joconde à Lens risque de peser lourdement et pour des années sur la mise en place de projets ambitieux de contextualisation et d’explication pour se contenter d’une vision de l’art aussi poussiéreuse que consumériste. S’en tenir à la solution de prestige, la plus confortable, peut empêcher l’investissement dans la médiation, la muséographie, l’accueil des publics scolaires, handicapés ou « éloignés » (comme on dit poliment dans le jargon). Dans un monde idéal, dans lequel le budget de la culture serait plus important, on ferait les deux, mais en l’état cela semble peu probable.

Car le succès d’un musée ne se mesure pas seulement avec le sacrosaint « taux de fréquentation », même si, en l’occurrence, celui-ci augmenterait à coup sûr. Le spectateur a besoin de temps et de tranquillité pour se renseigner, pour recevoir une explication, pour contempler les détails de l’œuvre d’art. Ainsi, si je comprends le désir des Lensois d’accueillir un tableau d’une telle valeur (comme La Liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix, prêtée pour l’inauguration du musée), la portée symbolique du geste et la perspective de retombées économiques pour leur ville, je crains que le seul bénéfice de « la marque Louvre » sera de leur apporter des flopées de touristes inattentifs.

Cependant, c’est aussi un musée « qui innove en matière d’animations », et peut-être que sortir La Joconde de son « train-train », avec les moyens appropriés bien sûr, serait une excellente manière de la démythifier et de proposer une toute nouvelle approche de ce qui reste, et restera, malgré tout, un véritable chef-d’œuvre.

Thomas Schauder

Pour aller plus loin :

Barbara - La Joconde (Radio - 1958).
Durée : 01:47

A propos de l’auteur de la chronique

Thomas Schauder est professeur de philosophie. Il a enseigné en classe de terminale en Alsace et en Haute-Normandie. Il travaille actuellement à l’Institut universitaire européen Rachi, à Troyes (Aube). Il est aussi chroniqueur pour le blog Pythagore et Aristoxène sont sur un bateau. Il a regroupé, sur une page de son site, l’intégralité de ses chroniques Phil d’actu, publiées chaque mercredi sur Le Monde.fr/campus.