Les éleveurs de Fanjeaux craignent de perdre leur indemnité compensatoire de handicaps naturels à la défaveur d’un arbitrage ministériel. / ERIC CABANIS / AFP

« Regardez cette terre : je ne la travaille pas, en tracteur c’est trop dangereux ! » Loïc Albert désigne du doigt un de ses terrains. Dans le canton de La Piège au Razès, région vallonnée de l’ouest de l’Aude, non loin de Castelnaudary, beaucoup d’agriculteurs ont le même problème : des surfaces trop pentues pour y faire pousser quoi que ce soit. On y met les bêtes, à défaut d’y mettre des céréales.

Pour autant, ces terres, qui ne sont pas toujours de bonne qualité et qui — en dépit de la pluie qui ne cesse de tomber cet après-midi de février — ne sont pas très bien irriguées, on y tient. Et on entend pouvoir continuer à y travailler. Mais encore faudrait-il pouvoir être sûr que cela soit possible. Et ça, dans le canton de La Piège au Razès, c’est la grande interrogation — et peur — du moment.

Tout dépendra de la nouvelle carte de France des « zones agricoles défavorisées », qui permet aux agriculteurs de toucher l’indemnité compensatoire de handicaps naturels (ICHN). En place depuis 1976, ce dispositif indemnise les éleveurs dans des régions où l’agriculture est rendue plus difficile par les conditions naturelles.

Après deux ans de négociations, cette carte a été redessinée par le gouvernement à la demande de la Commission européenne. Y figurer, c’est l’assurance de continuer à bénéficier d’aides ; en sortir, c’est devoir se passer de ce soutien financier.

« Est-ce que nos collines se sont aplaties ? »

En ce qui les concerne, les exploitants, ainsi que les élus locaux d’une quarantaine de communes du canton de La Piège au Razès, n’imaginent pas l’avenir sans ces aides précieuses. Et pourtant, plusieurs dizaines de ces communes vont sortir du zonage, confirme le ministère de l’agriculture au Monde. « Dans les 115 simulations faites, une seule incluait La Piège, et elle a été balayée par la Commission », assure une source proche du ministère.

Dans le canton, 55 éleveurs ont peur de perdre leur indemnité compensatoire. « Est-ce que nos collines se sont aplaties ? », demande Denis Juin, le maire de la commune de Fanjeaux. Depuis deux semaines, les actions se multiplient pour faire reconnaître les difficultés locales. Des manifestations ont eu lieu, « sans brûler un seul pneu », soulignent les agriculteurs.

Des actions plus symboliques ont été engagées. Brice Asensio, maire de Cazalrenoux, a eu l’idée de « mettre en vente » le canton de La Piège, puis quarante-deux villages, un par un, sur le site de vente en ligne Le Bon Coin. « Pour le prix, s’adresser à : Mr TRAVERT Stéphane, Ministre de l’Agriculture, au 01.49.55.57.46. », peut-on lire sur l’annonce pour Fanjeaux, principal village du secteur.

« C’est simple, dans un village de 90 habitants, quand vous avez un tiers de retraités, un tiers d’employés du tertiaire et un tiers d’agriculteurs, si vous perdez ces derniers, vous perdez tout », assure M. Asensio, qui explique que le canton de La Piège n’est pas vraiment riche en services publics, ni en industries.

« Les élus locaux sont les seuls à nous soutenir depuis le début », dit Loïc Albert, alors que les syndicats sont regardés avec méfiance. Un peu partout, sur des mairies et des panneaux, on aperçoit des pancartes « A vendre ».

Des aides vitales

L’aide annuelle accordée aux éleveurs de ces « zones défavorisées » peut représenter une part importante de leur budget. Ainsi, la ferme de Loïc Albert, à Saint-Julien-de-Briola, a-t-elle reçu 16 000 euros en 2016, pour une exploitation laitière qui emploie trois personnes : Loïc, 28 ans, son père, Patrick, et sa sœur Maïlys.

Moins de deux cents hectares pour quatre-vingts vaches : comme toutes les fermes du secteur, celle de Briola est une exploitation à taille humaine. Patrick Albert a repris l’exploitation en 2011, et s’est lancé dans le bio un an plus tard.

Presque sept ans plus tard, l’exploitation a achevé sa conversion et Loïc Albert pensait commencer à sortir la tête de l’eau : « On est autosuffisants alimentairement, les dettes ont quasiment toutes été remboursées aux coopératives, perdre l’ICHN, c’est comme un mauvais rêve », dit-il. Cette perte perturberait les investissements et frapperait les salaires déjà maigres.

« Je ne devrais pas avoir à emprunter de l’argent à mon père quand je bosse soixante-dix heures par semaine »

Quand Yvan Teyssandier s’est reconverti, il y a quatre ans, après une carrière dans le transport et « un million d’autres boulots », c’était pour réaliser son « rêve d’être fermier ». Ses 31 hectares — dont 25 sur lesquels on ne peut rien faire pousser — et 65 moutons lui donnent droit à 4 000 euros d’aide par an.

Pourquoi s’être installé sur ces terres pauvres et au rendement moins élevé ? « Quand on cherche une ferme, on n’a pas trop le choix », répond-il. Sa ferme, entièrement bio, comprend également trois ânes et une vingtaine de cochons en plein air. Perdre ces 4 000 euros annuels l’obligerait à travailler sans salaire, alors que sa femme vient d’être licenciée et que le couple a deux enfants à charge.

Il tente bien de se diversifier, avec deux gîtes loués l’été, le dernier construit en empruntant de l’argent à la famille. « Je ne devrais pas avoir à emprunter de l’argent à mon père quand je bosse soixante-dix heures par semaine », juge-t-il.

S’il perd son aide, Jeremy Castignolles risque, lui aussi, de perdre son exploitation. Ce jeune éleveur de brebis a repris la ferme familiale appartenant à son père, qui l’avait lui-même reprise à son père. Il reçoit 8 000 euros annuels pour ses 180 hectares et 290 brebis, ce qui participe à son salaire.

« Est-ce que je me poserais la question de prendre un boulot à mi-temps ? Oui, mais du coup ça me prendrait du temps sur l’exploitation », regrette le jeune éleveur, qui « ne compte pas ses heures » et est déjà affecté par la baisse du cours de la viande.

Une lettre au président de la République

Les éleveurs concernés et les céréaliers solidaires se sont rassemblés dans un collectif, Pour que vive La Piège. Mardi 20 février, ils étaient une vingtaine à se rendre au siège local de la Mutualité sociale agricole (MSA) pour témoigner symboliquement de leurs conditions de travail.

« On veut être considérés comme des agriculteurs en détresse psychologique », exige Patrick Albert devant le responsable de l’organisme. « C’est des fermes de taille moyenne qui vont disparaître », lâche un autre éleveur.

Les éleveurs sont d’autant plus en colère que des communes du Lauragais et de Castelnaudary, avec selon eux des terres plus riches et surtout moins vallonnées, pourraient entrer en zone défavorisée. Des zones « confrontées au réchauffement climatique », argue-t-on du côté du ministère.

A l’heure où aucune carte officielle n’a encore été publiée, les agriculteurs font leurs propres recherches. A son domicile, Patrick Albert imprime et met côte à côte des cartes de la région : « Ici, on voit les zones les plus irriguées, et ce sont celles qui vont entrer en zone défavorisée ! »

Que le zonage actuel, vieux de quarante ans, fasse l’objet d’un rafraîchissement, n’est pas contesté : « Chaque Etat membre avait fait sa sauce, et la Commission européenne vient faire le point », explique Jean Jacquez, responsable d’étude au syndicat Coordination rurale. « On serait de mauvaise foi si on demandait le même zonage, reconnaît-il, pas syndicalement correct. » Mais il ajoute que certains territoires ont été écartés alors qu’ils méritent ces aides européennes.

Mercredi 21 février, les maires de La Piège et du Razès ont adressé un courrier au président de la République, Emmanuel Macron, en vue du Salon de l’agriculture, le 24 février :

« Nous ne pouvons pas imaginer que vous n’entendiez pas la détresse de toute une région qui va disparaître. »

A ce stade, le gouvernement a promis des aides transitoires dégressives pour les éleveurs qui sortiront de la zone le 1er janvier 2019. Le cabinet du ministère de l’agriculture assure que des aides d’accompagnement supplémentaires vont être étudiées. En attendant, le calendrier est serré : les critères et la carte vont être négociés avec la Commission européenne, et la France veut verser les aides à partir de mars 2019.