C’est l’histoire d’une serviette qui agite le petit monde du tennis. Aux Masters de Londres, où sont présents les huit meilleurs joueurs de la saison depuis dimanche 11 novembre, les ramasseurs de balles seront aussi des « passeurs » de serviettes entre deux points. Une habitude prise par les joueurs et les joueuses depuis des années, mais qui sera peut-être bientôt révolue. Lors des « NextGen » à Milan (ce Masters qui a réuni les huit meilleurs espoirs du circuit des moins de 21 ans, du 6 au 10 novembre), les tennismen ont ainsi été invités à gérer eux-mêmes leur si précieux essuie-main, grâce à un simple casier à serviettes disposé au fond du court.

Vainqueur du tournoi dimanche, le Grec Stefanos Tsitsipas a toutefois peu goûté la nouveauté : « Sur le court, je ne veux penser qu’au tennis, pas m’occuper de savoir où j’ai laissé ma serviette. Ça, c’est un boulot pour les ramasseurs de balles. » Problème, certains et certaines ont pris l’habitude d’exiger leur serviette sans mettre les formes.

Fin septembre, l’Espagnol Fernando Verdasco avait vivement réprimandé un ramasseur de balle pour qu’il lui amène sa serviette plus rapidement. Quelques jours plus tard, c’est la Biélorusse Aryna Sabalenka qui avait agité sa bouteille d’eau pour qu’un jeune lui remplisse.

Des attitudes qui auraient pu passer inaperçues il y a quelques années, mais qui ont été immédiatement reprises sur les réseaux sociaux. La plupart du temps pour fustiger les deux athlètes en question (la mère du tennisman britannique Andy Murray en première ligne), mais aussi pour remettre en cause l’existence même des ramasseurs de balle, qualifiés par certains internautes d’« esclaves des temps modernes ».

Un service gratuit

« Evidemment, vous voulez toujours respecter les ramasseurs de balle, notamment pour leur super travail. Mais ce n’est pas évident pour chaque joueur de contrôler ses émotions », nuance un ancien ramasseur du tournoi de Bâle dans les années 1990 : un certain Roger Federer.

Mais, toujours soucieux d’une certaine neutralité, le Suisse a regretté le comportement de certains de ses homologues vis-à-vis de ceux et celles qui ne font pas que ramasser des balles comme l’indique leur fonction.

« On tend aux joueurs leur serviette après un point, on tient le parasol lorsqu’ils sont sur le banc, on prend leur raquette pour la faire recorder…, énumère Nicolas Defaye, ancien « ramasseur » à Roland-Garros. On est à leur service. »

Cette spécificité du tennis ne va pas de soi pour les profanes : il n’y a pas de ramasseurs au tennis de table et ils se contentent de donner le ballon au football. Elle renvoie aux racines aristocrates de ce sport – « se faire servir ».

D’un rôle essentiellement sécuritaire (ne pas laisser traîner de balles), les ramasseurs ont évolué pour devenir des facilitateurs de performance. « On est là pour que les joueurs ne gaspillent pas d’énergie dans des tâches annexes et se concentrent sur le jeu. Et on est ravis de les aider », souligne Nicolas Defaye.

Directeur du tournoi Moselle Open, qui se déroule en septembre à Metz, Julien Boutter « console » chaque année des ramasseurs « qui fondent en larmes parce qu’un athlète leur a crié dessus pendant un match ». Cet ancien joueur professionnel (n°46 mondial en 2002) estime que des sanctions plus sévères devraient être prononcées. « Voir un adulte crier sur un enfant qui lui rend un service, c’est quand même choquant. »

Un avis que ne partage pas Bertrand Pulman, auteur d’un livre sur les coulisses de Roland-Garros, Rouge est la terre. « Les attitudes des athlètes en question sont des réactions normales face à la pression d’un match. » Ce sociologue spécialisé en sport et santé se remémore ses conversations avec des ramasseurs « enchantés de côtoyer de près leurs idoles ».

Un rôle de vitrine

Si un débat sur la façon de considérer les ramasseurs de balle gagne le monde du tennis, c’est aussi en raison de la visibilité acquise par ces derniers. Une visibilité qui entre pourtant en contradiction avec la nature de la fonction.

« L’idée, c’est de faire le plus grand nombre de choses pour aider les joueurs, tout en étant le moins visible possible », résume Nicolas Defaye :

« On doit faire preuve d’une discipline militaire pour faire en sorte qu’on ne nous voit pas. On m’a notamment demandé de me couper les cheveux, visiblement pas assez courts, et on nous impose un silence complet pendant les matchs. Je n’ai jamais adressé le moindre mot à un joueur, même pas “merci” ou “de rien”. »

Soignés, disciplinés, efficaces… Les ramasseurs véhiculent une image de qualité. Les organisateurs de tournois comme les marques l’ont bien compris, en associant leur nom à cette fonction. « Ils passent à la télévision, ils rentrent sur le court avec les joueurs : leur image est publique, assure Julien Boutter. Ils ont un vrai rôle de vitrine pour un événement. C’est pour ça que je leur demande d’être polis et de bien se tenir à l’extérieur du court. »

Pour les tournois, l’objectif est aussi d’attirer les meilleurs joueurs. « Nous [les organisateurs] devons montrer aux athlètes que tout est fait pour qu’ils jouent au mieux. Si nos ramasseurs font bien leur travail, cela les incitera à revenir. » Dans le cas contraire, « on peut se faire renvoyer », assure Nicolas Defaye : la marque qui « habille » les ramasseurs verrait d’un mauvais œil sa réputation entachée.

En fluidifiant le jeu et en raccourcissant la durée des matchs, les ramasseurs de balle font aussi du tennis un sport télévisuel : un enjeu de taille pour les diffuseurs, désireux de réduire les temps morts (autant d’opportunités de zapper) entre les points.

Cette importance des ramasseurs a donc incité l’ATP (l’instance qui régit le circuit) à expérimenter le casier à serviettes lors du Masters des jeunes à Milan afin de « libérer les ramasseurs de balle de cette tâche ». De quoi anticiper une disparition progressive des ramasseurs au profit de mécanismes automatisés ou de robots, moins susceptibles d’être associés à du travail infantile ? « Si on est dans une logique d’efficacité et de rapidité, cela pourrait bientôt voir le jour, estime Julien Boutter. Mais le tennis y perdrait beaucoup. »

En octroyant une place aussi importante à des adolescents sur un court, en contact direct avec les joueurs, le tennis garde une image de sport humain et accessible. Garants de la tradition, les ramasseurs ont reçu le soutien du tournoi de Wimbledon – connu pour son respect de l’étiquette du tennis – qui s’est déclaré contre l’usage des porte-serviettes. Les casiers vont-ils faire leur apparition dans les prochaines années dans le sud de Londres ?