LES CHOIX DE LA MATINALE

Un vieillard qui semble bénéficier d’un éternel sursis par la grâce des dieux du cinéma domine les sorties de la semaine. Mais on peut aussi prendre la route en compagnie du duo impeccable que forment Viggo Mortensen et Mahershala Ali, repartir aux sources du cinéma de Miyazaki ou du blues d’Eric Clapton.

« La Mule » : le vieil homme et le cartel

La Mule - Bande Annonce Officielle (VOST) - Clint Eastwood / Bradley Cooper
Durée : 00:59

Earl Stone, le protagoniste de La Mule est un peu le jumeau maléfique de Walt Kowalski, le héros de Gran Torino (2012), dernier film dans lequel Clint Eastwood était à la fois devant et derrière la caméra. C’était alors un jeune homme de 77 ans.

Comme Kowalski, Stone est un ancien combattant de la guerre de Corée qui habite dans un Midwest ravagé par la désindustrialisation (le Michigan pour le premier, l’Illinois pour le second) ; comme lui, il décide d’aider les jeunes d’une communauté issue de l’immigration. Mais plutôt que d’apporter son soutien aux Hmong contre le racket des gangs, Earl Stone se fait « mule » pour un cartel de narcotrafiquants mexicains, acheminant des centaines de kilos de cocaïne sur le plateau de son pick-up, du Texas à Chicago.

Inspiré du personnage de Leo Sharp, condamné à trois ans de prison pour avoir été arrêté en possession de 104 kg de cocaïne à l’âge de 87 ans, Earl Stone est l’une des plus belles créations d’Eastwood, un caractère comique ombré de contradictions, dont la trajectoire spectaculaire, absurde et pourtant d’une logique irréfutable, éclaire les paysages qu’il traverse d’une lumière impitoyable.

La mise en scène comme le jeu de Clint Eastwood trahissent le plaisir jamais assouvi que le vieil homme trouve encore à faire du cinéma. Et il suffit que le résultat soit projeté sur un écran pour que ce plaisir se communique à la salle. Thomas Sotinel

« La Mule », film américain de et avec Clint Eastwood. Avec Bradley Cooper, Dianne Wiest, Taissa Farmiga, Andy Garcia (1 h 56).

« Green Book, sur les routes du Sud » : une amitié solaire

GREEN BOOK : SUR LES ROUTES DU SUD (Viggo Mortensen - Mahershala Ali) - Extrait "Dignité" VOST
Durée : 00:51

Après des décennies de bouffonneries délicieusement régressives signées des frères Farrelly (Mary à tout prix, Fous d’Irène), la surprise est de taille : on retrouve l’un d’entre eux, Peter, l’aîné, seul aux commandes d’une production qui, pour la ­première fois, ne relève plus de la comédie, mais de la fiction ­sérieuse et haut standing, « inspirée de faits réels » et taillée pour les récompenses (un Golden Globe, une poignée de nominations aux Oscars).

Green Book relate la rencontre, en 1962, entre Tony Lip (Viggo Mortensen), un agent de sécurité italo-américain, vivant à Brooklyn, et Don Shirley (Mahershala Ali), un pianiste de jazz de renommée mondiale, noir et homosexuel. Le second engage le premier comme chauffeur pour le conduire lors d’une tournée à haut risque dans le Sud profond et ségrégationniste des Etats-Unis.

Sous le vernis un peu compassé de la belle histoire réconciliatrice aux visées édifiantes, le film se révèle plus drôle et plus sensible qu’il n’y paraît. Drôle, car Peter Farrelly met d’abord en scène la rencontre incongrue de deux corps particuliers, étrangers l’un à l’autre. Tony, bon vivant et ­ventripotent, traîne une forme d’épaisseur débonnaire, quand, face à lui, Don plante sa silhouette longiligne et sophistiquée, affectée d’une raideur intimidante.

Ils vont apprendre à s’accorder, à faire rouler ensemble leur duo de contraires – la dualité étant au centre du cinéma des frères Farrelly. Le choc a lieu aussi sur le terrain du langage, le registre châtié du ­musicien butant contre le bagout familier du chauffeur. Au contact de l’autre, chacun est amené à ­décloison­ner ses codes sociaux, source de l’humour foncièrement empathique qui flotte sur tout le film. Mathieu Macheret

« Green Book, sur les routes du Sud », film américain de Peter Farrelly. Avec Viggo Mortensen, Mahershala Ali, Linda Cardellini, Dimeter Marinov (2 h 10).

« L’Ordre des médecins » : grandeur et servitude des hôpitaux

L'Ordre des Médecins bande-annonce, sortie le 23/01/2019
Durée : 01:41

Il serait fâcheux de bouder L’Ordre des médecins, le premier long-métrage de David Roux, sous prétexte qu’il nous envoie une énième fois à l’hôpital. Car, le film apporte sa touche personnelle et intime à ce territoire où la fragilité des patients demeure suspendue au diagnostic du médecin, et la solidité de ce dernier à sa capacité à garder la bonne distance.

De part et d’autre, la frontière est ténue entre ce qui encourage à tenir et ce qui fait s’écrouler. C’est cette faille qu’explore avec une justesse troublante et une parfaite mesure le film, largement autobiographique, de David Roux.

Pneumologue dans un grand hôpital parisien, Simon est, à 37 ans, un modèle pour les internes de son service, attentif à ses patients, estimé de ses collègues, sûr dans ses jugements. Jusqu’au moment où sa mère (Marthe Keller) est admise en urgence dans son établissement, pour un cancer qui laisse peu d’espoirs de guérison. A ce point de basculement où la raison vacille, le film s’accroche aux liens qui se resserrent au sein de cette famille dont la pudeur n’empêche pas les sentiments, ni le désir de s’abandonner à quelques confidences par lesquelles leur histoire se précise. Véronique Cauhapé

« L’Ordre des médecins », film français de David Roux. Avec Jérémie Renier, Marthe Keller, Zita Hanrot (1 h 33).

« Le Château de Cagliostro » : Miyazaki avant Totoro

LE CHÂTEAU DE CAGLIOSTRO d'Hayao Miyazaki [BANDE-ANNONCE VF]
Durée : 01:08

Quarante ans après sa sortie au Japon, en décembre 1979, Le Château de Cagliostro, premier long-métrage d’Hayao Miyazaki (Mon voisin Totoro, Princesse Mononoké), maître du cinéma d’animation et cofondateur du Studio Ghibli, arrive enfin dans les salles françaises.

Déjà édité pour le marché vidéo, le film vaut le détour pour son savoureux mélange des genres (comédie policière et aventures) et son exploitation ingénieuse des ressources de l’animation de l’époque. Il vaut surtout en tant que pièce stratégique dans la carrière de Miyazaki avant Ghibli et permet d’observer, comme dans un rétroviseur, la naissance de sa patte inimitable, d’autant plus reconnaissable qu’il œuvrait ici dans un univers de commande qui n’était pas le sien.

A l’origine du Château de Cagliostro, il y a une bande dessinée du mangaka Monkey Punch (Kazuhiko Kato de son vrai nom), Lupin III, démarrée en 1967 et conçue comme une actualisation pop du personnage d’Arsène Lupin, créé par Maurice Leblanc.

Sur la piste d’un faux-monnayeur, Lupin et son compère, ­Jigen, débarquent dans la principauté de Cagliostro, sorte de ­paradis fiscal sur lequel règne le comte du même nom, un usurpateur et un tyran qu’ils soupçonnent d’être ­­­à la tête du trafic.

En ramenant la série aux sources feuilletonesques des romans de Maurice Leblanc (clin d’œil évident à La Comtesse de Cagliostro, 1924), dans le décor d’une Europe fantaisiste et exotique, Le Château de Cagliostro réalise une sorte de divertissement idéal, mené tambour battant, scintillant d’un humour irrésistible et d’une mélancolie latente. M. M.

« Le Château de Cagliostro », film d’animation japonais d’Hayao Miyazaki (1 h 40).

« Eric Clapton, Life in Twelve Bars » : « God » redescend sur terre

Eric Clapton : Life in 12 bars - Extrait : LAYLA
Durée : 01:13

Aux premiers temps de sa gloire – le mitan des années 1960 –, ses fans londoniens surnommaient Eric Clapton « God » . Le mérite de ce documentaire, présenté au Festival de Toronto en 2017 et déjà sorti en DVD et Blu-ray, est bien d’en finir avec cette divinité.

A hauteur d’homme, les images dressent sans complaisance le portrait intime d’un baby-boomeur sauvé par le blues, avant d’être happé par ses addictions (héroïne puis alcool) et, finalement, de les vaincre. Schéma d’un grand classicisme s’agissant d’une rockstar septuagénaire.

En confiance, Clapton a ouvert ses archives à son amie la productrice Lili Fini Zanuck. Life in 12 Bars le montre parfois « minable », comme on dit pour les alcooliques. On le voit hagard, le regard perdu, renifler de la blanche pendant ses années de réclusion (1970-1973) dans sa propriété du Surrey, on l’entend se faire rudoyer par un spectateur et sa diatribe éthylique contre les « négros et les bamboulas », lors d’un concert à Birmingham, en 1976, n’est pas passée sous silence.

L’ascension qui précède cette déchéance est la partie la plus intéressante de Life in 12 Bars, celle qui justifie ce titre se référant à ces douze mesures, canon du blues.

Cet amour inconditionnel pour la musique des descendants d’esclaves trouve ici une bonne place. Une ellipse survole la décennie 1970, l’intéressé affirmant ne plus rien pouvoir écouter de cette période (« J’entends à quel point j’étais ivre », dit-il). Seule lui importe alors sa victoire contre ses démons, qui devient le sujet principal, quitte à reléguer la musique au second plan. Bruno Lesprit

« Eric Clapton, Life in Twelve Bars », documentaire britannique de Lili Fini Zanuck (2 h 14).