Arte, samedi 9 février à 20 h 50, documentaire

Nous sommes sur les contreforts de la vallée du Rift, dans le sud de l’Ethiopie. Là, les ­reliefs verdoyants se hérissent de centaines, de milliers de stèles « à la forme non équivoque », dit, non sans une certaine pudeur, le commentaire. Des mégalithes phal­liques, certains pornographiquement dressés vers le ciel, d’autres piteusement écroulés sur le sol. Pour certains, la ressemblance avec l’anatomie virile ne fait pas de doute. D’autres ont été remaniés il y a quelques siècles, à l’arrivée dans la région des religions monothéistes et puritaines, christianisme et islam : quoi de plus simple, dans le fond, que de transformer un phallus en une silhouette humaine ?

Les plus grands mesurent ­8 mètres et pèsent plusieurs tonnes. Ces monumentaux pénis de pierre riment avec mystère. On ignore tout d’eux : de quand ­datent les plus anciens, quelle ­civilisation les a érigés, quelle était leur fonction… L’archéologue Roger Joussaume et l’anthropologue Jean-Paul Cros tentent de percer leur secret depuis des ­décennies et, en 2018, au crépuscule de leur carrière, ils se sont lancés dans une nouvelle campagne de recherches, que le réalisateur Alain Tixier a suivie pas à pas.

Aventure intellectuelle

On n’est pas dans le remake éthiopien d’une épopée archéologique à la Indiana Jones. Il n’y aura pas de découverte fabuleuse, pas de trésor caché, pas de bestiole venimeuse ni de danger mortel. On se place, en revanche, dans la vérité de la fouille, dans le fonctionnement complexe d’une équipe multidisciplinaire, dans le questionnement permanent, dans la confrontation des hypothèses face aux faits. Dans la restitution du chemin parsemé de doutes et d’interrogations qu’est la science. Dans une aventure ­intellectuelle.

Lire le décryptage : Le mystère des pierres nues

Et cela ne cesse jamais. Peut-on dresser une comparaison avec le mégalithisme néolithique de sites mondialement connus comme ceux de Carnac ou de Stonehenge ? Y a-t-il un rapport entre ces phallus de la vallée du Rift et les gigantesques obélisques antiques d’Aksoum, dans le nord du pays ? Où se trouvent les carrières dont sont issues les stèles ? Comment des pierres de plusieurs tonnes ont-elles été transportées sur des kilomètres, dans un paysage aux pentes non négligeables ? Que signifient les gravures ou les traces de peinture que l’on décèle sur certaines ? Surtout, quel est le lien entre ces pierres dressées et les ­cimetières, parfois superposés, que l’on retrouve en dessous ?

Peut-on dresser une comparaison avec le mégalithisme néolithique de sites mondialement connus comme ceux de Carnac ou de Stonehenge ?

Le plus passionnant, dans cette enquête, réside probablement dans l’apport de l’ethnologie à l’archéologie. Les femmes qui pratiquent aujourd’hui la poterie, sans tour, dans le sud de l’Ethiopie ont-elles des gestes qui pourraient expliquer les particularités des tessons de céramique mis au jour dans les tombes ? Les rites ­funéraires actuels des personnages importants, qui impliquent l’érection de stèles – plus vraiment phalliques –, sont-ils un ­héritage direct de ces populations passées dont on ne sait pour ainsi dire rien ? Lorsque les ossements sont exhumés, l’émotion des Ethiopiens qui participent aux fouilles montre d’ailleurs assez bien que, par-delà les siècles, les humains d’aujourd’hui ressentent le lien avec ceux qui, jadis, ont foulé la même terre qu’eux.

Reste toutefois une question si évidente qu’elle n’est pas posée dans le documentaire : pourquoi ces mégalithes ont-ils cette forme ? Quelle est la symbolique de ce priapisme lithique ? Veut-on glorifier la vaillance de guerriers ? Cela implique-t-il l’absence de squelettes de femmes dans les tombes ? Oui, on se prend vite au jeu des questions…

Ethiopie, le mystère des mégalithes, documentaire réalisé par Alain Tixier (Fr., 2018, 92 min). www.arte.tv/ethiopie-le-mystere-des-megalithes