Rassemblement du Front de libération nationale algérien, soutenant le cinquième mandat du président Bouteflika, le 9 février à Alger. / RYAD KRAMDI / AFP

Editorial du « Monde ». Ce n’est pas à proprement parler une surprise, mais on aurait pu espérer que, dans un éclair de lucidité, de courage politique, voire de respect pour ses compatriotes, le président Abdelaziz Bouteflika renonce, à 81 ans, à briguer un cinquième mandat à la tête de l’Algérie, qu’il dirige depuis près de deux décennies.

Mais, malgré l’accident vasculaire qui a affaibli sa santé au point de l’empêcher de s’exprimer en public depuis 2012, M. Bouteflika refuse toujours d’organiser sa succession. Il sera donc de nouveau candidat, le 18 avril. Et la manière dont cette élection se présente fait que les chances d’une alternance sont proches de zéro.

C’est une mauvaise nouvelle pour l’Algérie. Cette fossilisation du pouvoir scelle la rupture entre le sommet de l’Etat et la société, qui vivent deux histoires différentes. Au sommet, le président Bouteflika, entouré d’un clan dont l’opacité est telle que les observateurs les plus avisés se disent aujourd’hui incapables d’en déchiffrer l’évolution, reste figé dans la génération du FLN victorieuse de la guerre d’indépendance. A la base, une société jeune, qui voudrait vivre dans le XXIe siècle mais étouffe dans le carcan qui lui est imposé.

Cette société, en grande partie traumatisée par la terrible guerre civile des années 1990, a été patiente. D’une certaine manière, elle avait pris son parti de cette confiscation du pouvoir en échange d’un minimum de garanties sociales, que permettait l’exploitation des abondantes ressources gazières de l’Algérie : c’est ainsi que le régime du président Bouteflika a réussi à passer au travers de l’ouragan des « printemps arabes » en 2011.

Relation tissée de malentendus

Mais ce pacte n’est pas éternel. Le fossé entre une jeunesse qui aspire à bouger et un pouvoir anachronique qui ne voit d’autre ligne que l’immobilisme ne peut que s’élargir. Les Algériens votent aujourd’hui davantage avec leurs pieds que dans les urnes. Morts d’ennui, avec pour tout refuge les réseaux sociaux, incapables de se projeter dans l’avenir, les étudiants ne pensent qu’à partir à l’étranger, privant leur pays de l’indispensable renouvellement des élites et ôtant tout dynamisme aux classes moyennes. Ce mal de vivre et ce désespoir intellectuel sont évoqués avec talent au cinéma et dans la littérature algériens, largement nourris par la diaspora.

Si cette situation est désastreuse pour l’Algérie, pays de 42 millions d’habitants dont 45 % ont moins de 25 ans, elle est également inquiétante pour la France. Pour des raisons historiques, géographiques et démographiques – plusieurs millions de Français sont d’origine algérienne –, la relation franco-algérienne est importante. Cette relation se porte mal, du moins au sommet. Elle devrait être aussi étroite que la relation franco-allemande ; elle est, en réalité, tissée de malentendus et de ressentiment. D’autres pays, comme la Chine, moins soucieuse des états d’âme de la population algérienne, profitent de cette paralysie pour renforcer leur implantation économique. Mais, lorsque les tensions s’aggravent en Algérie, c’est en France que commence le chemin de l’exode.

La main tendue à Alger par le président Macron, qui a reconnu en septembre l’utilisation de la torture par l’armée française et le supplice de Maurice Audin pendant la guerre d’Algérie, n’a pas été saisie. C’était une occasion de commencer à tourner la page du douloureux passé commun. Mais, de toute évidence, tourner la page ne fait pas partie des projets d’Abdelaziz Bouteflika.